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Lontologie de régime de Gérard Genette

Roger Pouivet

Quest-ce que Gérard Genette entend par une ontologie de lart1? Afin de répondre à cette question, une distinction entre deux types dontologie peut être proposée. Le premier type dontologie répond à la question de savoir quelles choses existent et quelle est leur nature. Le second type porte sur des modes dexistence, distingués de la nature des choses. La première partie de LŒuvre de lart, avec la distinction fondamentale entre immanence et transcendance, entend répondre à une interrogation au sujet des modes dexistence des œuvres dart, identifiés à partir des usages et des pratiques dans le monde de lart (Genette [1994]). Lontologie de Genette est donc du deuxième type. Cependant, la volonté genettienne de se dégager des deux questions principales du premier type dontologie, celles qui portent sur lexistence et la nature des œuvres dart, est-elle efficace? Ces deux questions ne continuent-elles pas de hanter son ontologie de lart?

1. Ontologie A et ontologie B

Lontologie répond avant tout à la question «Quest-ce qui existe?» (voir Pouivet [20102]). La réponse nest pas seulement une liste dentités, qui peut aller dune seule entité (monisme) à de multiples entités (pluralisme). Les philosophes se proposent aussi de préciser en quoi consiste dexister. Une division apparaît alors entre dune part ceux qui sintéressent à la question de savoir quelles choses existent et à la nature des choses existantes, et dautre part ceux qui sinterrogent plus volontiers sur le mode dexistence des choses. Je parlerai dontologie A dans le premier cas, et dontologie B dans le second. Je choisis A et B parce que je veux éviter de caractériser ces deux types dontologie avant même davoir mieux expliqué leurs différences, et aussi parce que je ne suis pas sûr davoir des termes appropriés pour le faire.

En quoi consiste une ontologie A de lœuvre dart? À se demander si les œuvres dart existent et quelle est leur nature. Elle consiste aussi à se demander si les choses auxquelles on attribue des propriétés esthétiques, comme les œuvres dart, les possèdent réellement (je laisse de côté ici cette deuxième interrogation)2.

Certains philosophes ont répondu négativement à la question de savoir si les œuvres dart existent. Pour eux, toutes les choses sont composées déléments ou datomes. Ce qui existe vraiment, ce sont ces entités-là. Donc les œuvres dart nexistent pas; les autres artefacts, les animaux et les êtres humains nexistent pas non plus. Raisonner ainsi, cest être nihiliste en ontologie (voir Unger [1979]). Certes, mais de quoi parlerions-nous alors quand nous parlons des œuvres dart? Réponse: les œuvres dart correspondent à nos concepts, quand nous caractérisons des arrangements déléments atomiques simples dans le cadre de certaines pratiques, celles du «monde de lart»3. Les œuvres dart sont des réalisations institutionnelles. Elles ne sont pas des entités réelles, au sens où elles existeraient indépendamment de ce que nous pensons. Comme nous-mêmes nexistons pas, une ontologie de lœuvre dart ne peut guère être prise au sérieux. Parler dœuvre dart, cest sintéresser à des concepts et à des pratiques, non pas à des choses4.

Je me suis efforcé de montrer ailleurs que le nihilisme en ontologie nest pas correct (voir Pouivet [2007], [2010]: chap. II). Mais ici jentends seulement insister sur le fait que si un philosophe prend au sérieux le projet dune ontologie de lœuvre dart, il doit inévitablement affirmer lexistence dentités possédant une spécificité, celle dêtre des œuvres dart. Les œuvres dart entrent peut-être dans la même catégorie que tous les artefacts les artefacts étant eux-mêmes un type particulier de choses, et les œuvres dart ne sen distinguant que par un mode de fonctionnement propre (voir Pouivet [2007], [2010]: chap. III)? Peut-être les œuvres dart ont-elles le même statut ontologique que les espèces (voir Wolterstorff [1980]), ou que les objets abstraits instanciés (voir Levinson [1990]), ou que les actions (des types ou des occurrences dactions, cest-à-dire des événements; voir Currie [1989], Davies [2004]), etc.? À cet égard, les philosophes analytiques, depuis quarante ans, ont exploré de multiples options ontologiques. Ce qui mimporte est que les deux questions auxquelles on cherche alors à répondre dans lontologie A sont: Quest-ce ce qui existe réellement? Par exemple, les œuvres dart existent-elles? Quelle est la nature de ce qui existe? En quoi consiste dêtre une œuvre dart?

Passons maintenant à lontologie B. Elle affirme la pluralité non pas des choses qui existent, mais des modes dexistence. Cette dernière expression nest plus alors une autre façon de parler de la nature des choses: on ne dit pas «mode dexistence» pour désigner ce en quoi consiste quelque chose, sa manière dêtre, mais pour faire référence à une chose à part entière. On parle dun mode dexistence et non du mode dexistence de quelque chose. Il ne sagit pas de défendre un pluralisme ontique (une multiplicité de choses qui existent avec des natures différentes), mais un pluralisme existentiel (des modes dexistence différents). Dans une ontologie B, lexistence est une question modale, dans la mesure où il existe différents modes dexistence5. Leur appréhension correspond à des expériences ou des situations humaines par lesquelles ces modes dexi­stence se manifestent. On parle ainsi dexistence physique, chosale, psychique, phénoménale, implicite, explicite, formelle, objective, éminente, transcendante, dexistence pour soi, en soi, immédiate, médiate, cognitive, émotive, volitionnelle, de sous-exi­stence, de sur-existence, dexistence suréminente, dexistence propre au Dasein, dexi­stence instrumentale, et aussi dexistence artiale, celle des œuvres dart. Dans une ontologie B, lexpression «mode dexistence» veut dire ce que signifie quune chose existe pour une personne faisant une certaine expérience, ou encore ce que cela veut dire dêtre pour une subjectivité. Lexploration des modes dexistence est alors celui dune expérience ontologique.

Certains des philosophes pratiquant une ontologie B, principalement ceux qui sont influencés par le dernier Husserl et par Heidegger, affirment que toute la tradition métaphysique sest largement fourvoyée. En effet, lêtre ne serait pas à chercher en dehors de la conscience dun sujet, comme lont prétendu la plupart des métaphysiciens. Pour souvrir à lêtre, le sujet doit adopter une certaine attitude appropriée et saisir le sens dune existence. Certains ont ainsi affirmé que lêtre de létant nous échappe si par malheur nous tentons de le saisir à travers les concepts inappropriés de lontologie A, par exemple ceux de chose matérielle, de substance, de nécessité, qui appartiennent pourtant à la panoplie habituelle de la métaphysique, quelle soit traditionnelle ou analytique.

Dans une ontologie B, le mode dexistence dune chose est caractérisé par lune des propriétés de cette chose telle quelle nous apparaît. Supposons que quelque chose soit un homme, ce qui se donne à nous et a pour nous un sens est son être-homme et, sil est là devant nous, cest par son être-présent. Pour ma part, je pense que cette façon de sexprimer encourage la confusion entre la quantification existentielle (laffirmation de lexistence de quelque chose, quil sagisse dune chose particulière ou dune propriété) et lattribution dune propriété. Ne faut-il pas maintenir fermement la distinction entre le «est» dexistence, le «est» de prédication et le «est» didentité? Pourtant Étienne Souriau, par exemple, affirme que «lexistence, cest toutes les existences; cest chaque mode dexister» (Souriau [1943]: 125). Donc le mode dexistence dune chose est bien lui-même une entité, comprise comme une unité sens, semble-t-il. Une entité quune certaine attitude, donc, nous permettrait dappréhender. Une telle thèse est cependant confrontée à au moins deux difficultés. Premièrement, si toute propriété attribuée implique un mode particulier dexistence, une manière dêtre irréductible à quelque chose dont ce serait simplement une propriété, comment alors stopper une prolifération existentielle? (Souriau ne la stoppe vraiment pas!). Deuxièmement, quest-ce qui garantit que dans les expressions «existence physique», «existence phénoménale», «existence virtuelle», «existence nouménale», «existence transcendante», le terme «existence» veut dire la même chose? Souriau, mais aussi Sartre6, ne semblent pas troublés le moins du monde par des difficultés de ce genre.

Dans une ontologie B, la question dune sensibilité aux différents modes dexistence est cruciale. Cette sensibilité suppose une expérience appropriée dans laquelle le mode dexistence, qui est donc une existence, se manifeste. Dès lors, il existe une expérience ontologique correspondant à chaque mode dexistence; et lontologie devient tout naturellement une analyse phénoménologique de cette expérience. Dans La Nausée, par exemple, Roquentin saisit lêtre des choses les plus ordinaires dans une expérience au sein de laquelle se manifeste labsurdité de lexistence ou lêtre-absurde des choses ordinaires (Sartre [1938]). Une distinction tout aussi caractéristique à cet égard est faite entre lêtre-en-soi, lêtre qui nentretient aucun rapport avec lui-même, qui nest pas libre, et lêtre-pour-soi, lêtre conscient et libre dans LÊtre et le néant (Sartre [1943]).

Dans une ontologie A, on distingue, par exemple, des choses matérielles et des choses vivantes, et parmi elles certaines qui semblent douées de libre-arbitre. Ce qui revient à séparer des natures différentes parmi les choses qui existent. Dès lors, exister, dans une ontologie A revient au même quil sagisse dun vélo ou de Pierre-Henry; ces deux êtres diffèrent nettement par leur nature, mais leur mode dexistence est le même, si «mode dexistence» ne veut pas dire «nature», mais le fait même dexister. Lexistence dun vélo ou lexistence de Pierre-Henry est saisie par le même quantificateur existentiel «Il existe» dans les deux formules: «Il existe x et x est un vélo», et «Il existe x et x est un être humain appelé Pierre-Henry». Pierre-Henry nexiste ni plus ni moins que le vélo. Pierre-Henry nexiste pas autrement, quand bien même il a une autre nature. Nous pourrions répéter le même raisonnement pour le Parthénon et un barrage sur le Rhin. Ils existent exactement de la même façon, même si ils ne sont pas de la même sorte (ce qui resterait à discuter)7. Dans lontologie B, en revanche, on affirmera quil y a, dans le cas du barrage et du Parthénon, deux modes dexistence et non pas, comme je suis pour ma part tenté de le penser, des choses existant exactement de la même manière, mais de deux sortes différentes. Dans une ontologie B, on peut dire, sans que cela soit ridicule, que le néant néantit. Effectivement le néant a un mode dêtre propre, exactement comme le chien aboie ou le canard cancane. On peut parler du mode dexistence du Parthénon comme distinct du mode dexistence dun barrage sur le Rhin. On peut dire aussi, comme Sartre, que lœuvre dart est en dehors de lexistence et cest alors de lexistence au sens donné à ce terme dans une ontologie A quon parle (lexistence quon dit alors chosale), suggérant ainsi quil en existe un autre, plus fondamentale, lêtre-œuvre-dart de lœuvre dart. Pour qui pense que les choses ont une nature, cette dernière expression, «lêtre-œuvre dart dune œuvre dart» na pas de sens, car une œuvre dart a peut-être une nature différente dun téléphone portable, mais elle na pas un mode dexistence différent.

2. Genette et lontologie B

Quid de Genette dans tout cela? Jy viens. À mon sens, Genette fait de lontologie B. Mais, dira-t-on, rien ne semble particulièrement phénoménologique ou existentialiste chez Genette8. Toutefois, ce serait une erreur didentifier lontologie B avec la seule ontologie phénoménologique. Lontologie B a aussi une version quil est possible dappeler pragmatiste. Celle-ci met laccent non pas sur une expérience phénoménologique, mais sur des usages et des pratiques.

La première question dune ontologie A de lart, celle de savoir sil existe des œuvres dart, nest jamais posée par Genette; une réponse positive semble pour lui aller de soi. La question de la nature des œuvres dart est réglée dans les premières pages de LŒuvre de lart: les œuvres dart sont des artefacts qui fonctionnent esthétiquement. Genette ne semble pas non plus, comme dans une ontologie B, sintéresser à des modes dexistence qui seraient insoupçonnables au regard des catégories traditionnelles de la métaphysique, et surtout auxquels nous pourrions être ouverts ou fermés. En revanche, il entreprend de faire le tour des pratiques et des conventions didentification et dauthentification des œuvres. Ces pratiques et ces conventions ont cours dans ce quil appelle, à la suite de George Dickie et dArthur Danto, «le monde de lart». Dans une création artistique fourmillante, ces pratiques et ces conventions sont variées. Et si lon dispose de la stupéfiante culture de Genette, la classification, loin dêtre un carcan ou une caricature grossière, suit les contours complexes de ce que lhistoire de lart, des styles, des genres, des mouvements esthétiques, peut nous enseigner. Comparée à la richesse en exemples de LŒuvre de lart, la pauvreté descriptive, frisant lindigence parfois, de lontologie analytique de lart cette remarque sappliquant, au premier chef, à mes propres écrits est frappante. Genette possède de plus un sens aigu de la diversité des usages et des pratiques classificatoires grâce auxquels les œuvres fonctionnent. La classification en modes dexistence (immanence et transcendance) et en régimes dimmanence, unique ou multiple, lui permet de regrouper des pratiques et des coutumes didentification et dauthentification, en évitant léparpillement. Il ne leur impose pas du dehors un principe de groupement ontologique théorique ou abstrait. À lintérieur de chaque classe dœuvres, il met en évidence certaines pratiques, dessinant aussi, délicatement, des sous-classes. Comme les classes et les sous-classes sont elles-mêmes ramifiées, lontologie de Genette est tout en dentelle. Le charme de son écriture et son humour fait le reste. Ce qui aurait pu être un rébarbatif catalogue ontologique devient, grâce à Genette, la visite commentée dun jardin à la française des modes dexistence artistique.

Examinons la différence décisive entre le régime autographique et le régime allographique. Chez Genette, cette distinction ne correspond pas à un clivage ontologique entre deux types dentités, les unes matérielles et les autres abstraites. La distinction entre les deux régimes correspond à des pratiques et des conventions au sujet de lunicité et de la multiplicité des œuvres. Tel nétait certainement pas le cas chez Goodman, même si cest à lui que Genette emprunte les expressions «autographique» et «allographique». La différence entre des œuvres dont lauthentification se fait par lhistoire de la production et dautres dont lauthentification repose sur un système notationnel permet à Goodman de retrouver la distinction entre particulier et abstrait à lintérieur dune ontologie nominaliste. Tout comme La Structure de lapparence de Goodman visait la reconstruction de toute la perception spatiale et temporelle dans un système nominaliste, Langages de lart a une ambition comparable pour les œuvres dart. La distinction goodmanienne entre autographique et allographique nest nullement tirée dusages ou de pratiques. Cette distinction correspond à deux statuts ontologiques différents des œuvres dart dans le cadre dune ontologie strictement nominaliste et même «inscriptionaliste», selon laquelle il nexiste que des inscriptions, cest-à-dire des marques appartenant à des caractères dans des systèmes symboliques. On se situe chez Goodman dans un monisme ontologique strict. Mais la différence entre deux statuts ontologiques, à lintérieur de ce monisme, est assurée. Dans un cas, les symboles dans le système sont identifiés par un parcours historique, dans lautre cas ils sont identifiés par une notation. En revanche, Genette ne fait pas de tels détours logico-métaphysiques. Pour lui, les deux régimes différents correspondent à des us, coutumes et pratiques distincts et non à une reconstruction nominaliste. Lapproche de Genette ne fait finalement quemprunter à Goodman lidée (et le vocabulaire) dune distinction entre autographique et allographique, pas du tout son arrière-plan métaphysique9.

Et cest alors que la notion dontologie B nous permet de mieux comprendre lintention qui chez Genette préside, me semble-t-il, dans lontologie de lart. Il pratique une ontologie B pragmatiste, et non pas phénoménologique. Genette se passe de la subjectivité et de lego transcendantal; il introduit en revanche dans lontologie B des pratiques classificatoires directement liées avec notre vie esthétique dans le monde de lart. Son ontologie B est modeste et empirique. Cest une ontologie de régime, allégée en matières grasses métaphysiques ou phénoménologiques. Cela reste une ontologie B parce quon sy intéresse aux modes dexistence, et non pas à lexistence et à la nature des œuvres dart, comme le fait une ontologie A. La distinction genettienne entre autographique et allographique et celle entre immanence et transcendance, doivent alors être comprises dans ce cadre dune ontologie B, mais devenue pragmatique. Lunivers de lontologie de lart que Souriau, Sartre, voire Merleau-Ponty et en général les phénoménologues de lart ont prétendu explorer, Genette y pénètre aussi, à sa façon. Mais il a laissé de côté les concepts métaphysiques baroques à la Souriau et lintentionnalité constitutive à la Sartre; il part des pratiques classificatoires indispensables selon lui au repérage empirique des modes dexistence.

3. Le retour de lontologie A

Cependant, en dépit de lambition modeste de «rendre compte de la multiplicité des pratiques et des conventions existantes» (Genette [1994]: 64), Genette nen conserve pas moins des présupposés ontologiques dune ontologie de type A. Même sil met «onto» entre parenthèses dans «(onto)logie», la conception quil se fait de lêtre nen continue pas moins de jouer un rôle décisif.

Prenons un premier exemple. Genette dit qu«une chose nest quun essaim dévé­nements ordinairement imperceptibles» (Genette [1994]: 73). Et cela au détour dune phrase, comme un aparté. Mais cest ontologiquement énorme! Cela de plus ne va pas de soi. Je laisse cependant de côté les mystérieux essaims dévénements! En revanche, arrêtons-nous sur les multiples affirmations dans LŒuvre de lart qui vont dans le sens dune ontologie idéaliste, laquelle ne saffiche pourtant jamais comme telle. Affirmer quun objet dimmanence idéal est constitutif dune œuvre allographique, et que cet objet «nexiste nulle part en dehors de lesprit ou du cerveau qui le pense» (Genette [1994]: 115), cest loin dêtre ontologiquement anodin. Voyons cela de plus près.

Contre le nominalisme de Goodman, Genette affirme quil ne faut pas trop en faire avec le principe (ou le rasoir) dOccam, qui consiste à éliminer les entités inutiles en adoptant toujours la pratique la plus économique en ontologie (le moins possible de types dentités). Genette pour sa part prétend se situer sur une position conceptualiste, accordant une forme de réalité aux entités mentales ou idéales. Mais la métaphysique clandestine de Genette est moins conceptualiste quidéaliste. Il affirme ainsi:

Lœuvre allographique présente ce paradoxe (et cet inconvénient pratique) quelle nest purement elle-même que dans lobjet idéal où elle immane, mais que cet objet, parce que idéal, est physiquement imperceptible, et quil nexiste, même pour lesprit, que comme un point de fuite quon peut définir […], mais non contempler. (Genette [1994]: 142)

Lœuvre allographique ne peut donc être atteinte en sa pureté, car nous navons pas même accès à lobjet idéal où elle immane, lequel est pour nous comme un point de fuite. On pourrait poser plusieurs questions. Que veut dire «immaner»? Cet objet idéal dans lequel immane lœuvre, immane-t-il lui-même dans autre chose? Toute expérience de lœuvre est-elle alors indirecte? Genette envisage effectivement la possibilité du caractère indirect de laccès aux œuvres dart. Mais il trouve que ce serait «fâcheux» (Genette [1994]: 142) pour des idéalités artistiques dont la fonction est dordre esthétique et donc «sensible», de nêtre guère mieux accessible quindirectement. On le lui accorde aisément. Ce serait en effet dautant plus malheureux que lœuvre dart a été définie auparavant comme «un artefact à fonction esthétique». Comment un artefact à fonction esthétique peut-il être une idéalité immanente à un objet idéal? Comment ce qui est esthétique pourrait-il alors être contemplé, au sens de perçu? Sauf à supposer que la contemplation esthétique nest pas une forme de la perception esthétique. Genette accorde certes une place importante à la notion de manifestation. Mais permet-elle de résoudre ce problème de lidéalité de lœuvre dart? Cela semble peu probable, car la manifestation nest pas lœuvre, semble-t-il. Elle signale le «point de fuite», mais elle ne saurait se confondre avec lui. La fonction esthétique doit bien être celle de lœuvre, et non pas seulement de sa manifestation, car rien ne garantit quon puisse passer de la manifestation à lœuvre, surtout si elle est un «point de fuite»10.

Dans la mesure où les œuvres autographiques sont physiques, le diagnostic didéa­lisme au sujet de lontologie de Genette ne porte-t-il pas uniquement sur les œuvres allographiques? Je ne le crois pas. Car limmanence et la transcendance sont des modes dexistence des œuvres présents dans chacun de deux régimes, autographique et allographique. Examinant les répliques et les versions des œuvres autographiques, Genette parle d «œuvre (unique) à immanence plurielle» (Genette [1994]: 195). Mais quel est exactement le statut ontologique dune œuvre à immanence plurielle? Nest-ce pas encore une autre idéalité? On a du mal à le déterminer, malgré (ou à cause de) labon­dance dexemples proposés par Genette. Comme la pratique de la réplique et celle de la version sont répandues, les œuvres dont nous pourrions dire quelles sont vraiment des entités physiques sont fort rares dans lontologie de Genette. Lidéalisme déborde ainsi de lallographique et sétend par le mode dexistence de la transcendance à tout, ou à presque tout, le domaine de la production artistique.

Lexistence des œuvres dart serait fondamentalement idéale. Idéale ou neuronale, car Genette semble penser quelle ne peut être lune sans être lautre, même sil ne serait pas si facile que cela de réconcilier idéalisme et naturalisme neuronal. 

Lontologie idéaliste est si répandue quelle doit bien posséder certains charmes. Cependant, je ne crois pas que de lexamen attentif de nos usages et de nos pratiques dans le domaine artistique il sensuive nécessairement une conception idéaliste de lart. Ne serait-il pas possible que les œuvres dart soient des choses concrètes, sans pour autant être nécessairement des choses matérielles? Les œuvres dart seraient alors constituées par des choses physiques, mais elles ne seraient pas identiques à des choses physiques. Une théorie ontologique de la constitution des artefacts expliquerait ainsi quune chose concrète ne soit pas réductible à ce qui matériellement la constitue, sans pour autant quelle soit, ontologiquement, une idéalité. Elle serait concrète, et non pas idéale ou abstraite; mais elle ne serait pas intrinsèquement matérielle, même si ce qui la constitue possède des propriétés spatiales et temporelles. Je renvoie à mon livre Philosophie du rock pour la défense, surtout dans la chapitre III, de cette thèse; elle pourrait être une alternative à lontologie implicite, à mon sens idéaliste, de Genette. Évidemment, ceux que lidéalisme ne dérange nullement ou même qui lapprécient, en resteront à Genette; et ils ne seront pas particulièrement intéressés par une ontologie réaliste et immanentiste comme la mienne.

Lontologie de lart proposée par Genette possède à mon sens deux facettes. Son projet est celui dune ontologie B sous sa forme pragmatiste et non dune ontologie qui se proposerait de montrer que, parmi les choses qui existent, il y a des œuvres dart, puis dexpliquer quelle est leur nature. Mais dun autre côté, lontologie de régime proposée par Genette, au deux sens dune ontologie allégée en métaphysique et organisée autour de la distinction entre immanence et transcendance, est secrètement plus métaphysique quil ny paraît. Elle est idéaliste. Ce qui ne lui enlève certes rien de son intérêt! Mais comme elle na pas immédiatement lair de ce quelle est, mieux vaut tout de même le savoir11

Bibliographie

Currie, G., 1989: An Ontology of Art, Macmillan, Basingstoke.

Davies, D., 2004: Art as Performance, Blackwell, London.

Genette, G., 1994: LŒuvre de lart, Le Seuil, Paris.

Levinson, J., 1990: Music, Art, and Metaphysics, Cornell University Press, Ithaca.

Pouivet, R., 2006: Le réalisme esthétique, Presses Universitaires de France, Paris.

Pouivet, R., 2007: Quest-ce quune œuvre dart?, Vrin, Paris.

Pouivet, R., 2010: Philosophie du rock, une ontologie des artefacts et des enregistrements, Presses Universitaires de France, Paris.

Pouivet, R., 20102: LOntologie de lœuvre dart, Vrin, Paris.

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Sartre, J.-P., 1940: LImaginaire, Gallimard, Paris.

Sartre, J.-P., 1943: LÊtre et le néant, Gallimard, Paris

Souriau, É., 1943: Les Différents modes dexistence, Presses Universitaires de France, Paris [Nouvelle éd : Presses Universitaires de France, 2009].

Souriau, É., 1947: La Correspondance des arts, Flammarion, Paris.

Thomasson, A., 2005: The Ontology of Art and Knowledge in Aesthetics, “Journal of Aesthetics and Art Criticism”, 63, 3.

Unger, P., 1979: They Are No Ordinary Things, “Synthèse”, 41.

Van Inwagen P., 1990: Material Beings, Cornell University Press, Ithaca.

Wolterstorff , N., 1980: Works and Worlds of Art, Oxford University Press, Oxford.




1 Au moment de la parution du premier tome de LŒuvre de lart, en 1994, dans le monde philosophique français lintérêt pour lontologie de lart nétait pas la chose du monde la mieux partagée. Dautres préoccupations dominaient. Elles étaient caractérisées par ce que Jean-Marie Schaeffer a appelé «la théorie spéculative de lart», en gros lidentification de la philosophie à lidéalisme allemand; alternativement ou parallèlement, elles étaient également marquées par la psychanalyse, la déconstruction, la phénoménologie à la française, et encore dautres courants qui ont fait les beaux jours de la pensée française à la fin du siècle dernier. Dune ontologie de lart inspirée de Nelson Goodman et de lesthétique analytique, il nétait simplement pas question. Ceux qui alors pensaient quil aurait dû en être question, et jen étais, la parution du livre de Genette a été une réelle joie. En partie grâce à ce livre, la situation a quelque peu changé, même si cest de façon marginale. Bien sûr, la valeur de ce que dit  Gérard Genette dans LŒuvre de lart ne se limite certainement pas à avoir su convaincre la France quil y avait du grain à moudre chez Beardsley, Danto ou Goodman. Cependant, pour commencer, je veux saluer louverture desprit de Genette, se livrant à une enquête philosophique aussi décalée dans la pensée française des années 1990, et qui à bien des égards le reste.

2 Je lai examinée dans Pouivet (2006).

3 Pour une application de cette thèse aux artefacts, voir van Inwagen (1990), Pouivet (2010): 94-114.

4 Le genre de thèse défendue par Thomasson (2005).

5 Voir Souriau (1943) qui donne le titre Les différents modes dexistence à un livre et applique cette conception à lart dans Souriau (1947).

6 Sartre (1940): plus particulièrement le passage final intitulé «Lœuvre dart».

7 Un point que je discute dans Pouivet (2007): 60-64.

8 Cependant, la distinction entre immanence et transcendance fleure bon la phénoménologie à la française. Il suffit de penser au titre du livre de Sartre: La transcendance de lego.

9 Il me semble que cest généralement le cas dans les usages qui sont faits de la distinction entre autographique et allographique. Elle est rarement orthodoxe.

10 Cette remarque est destinée à Bernard Sève pointant limportance de la notion de manifestation cher Genette. Cette notion est importante, mais problématique, car une manifestation nest pas une instance de lœuvre.

11 Je remercie les participants du Colloque «La pensée esthétique de Gérard Genette», organisé par léquipe daccueil Arts: pratiques et poétiques de lUniversité de Rennes 2 (par Joseph Delaplace Pierre-Henry Frangne et Gilles Mouëllic) en novembre 2010, pour leurs remarques fort utiles.



DOI: http://dx.doi.org/10.13128/Aisthesis-10981



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