05-1-09 desideri

Asymétrie du plaisir et naissance de lesthétique

À partir dun motif valéryen1

Fabrizio Desideri

1. Le plaisir comme synthèse heureuse entre émotif et cognitif

Pour un programme de reconfiguration radicale du domaine conceptuel de lesthétique2 la notion de plaisir nest pas seulement un mot-clé, mais son banc dessai décisif. Nous serons capables de dépasser lalternative entre un modèle rigidement cognitiviste et une conception émotiviste de lesprit et de lesthétique seulement en renouvelant et en définissant du point de vue conceptuel la conception même du plaisir esthétique. Je commencerai donc par la constatation du fait que le plaisir est traditionnellement considéré comme tout à fait interne à la relation esthétique. Par rapport à cette thèse traditionnelle et communément partagée, nous devons éclaircir les caractéristiques et les conditions pour lesquelles le complexe émotionnel connoté par le plaisir est un élément constitutif de la définition même dattitude esthétique. Naturellement, cet élément du plaisir comme pur dispositif émotionnel nest pas en soi suffisant pour définir une relation esthétique. La thèse que je chercherai à défendre est en fait que le plaisir esthétique ne peut pas être limité à lémotion et doit plutôt être considéré comme vecteur de reconnaissance de la relation esthétique même en tant que synthèse expressive. En fait, cette relation se produit quand la teneur émotive et la teneur cognitive dune perception établissent un lien avantageux avec un objet et notamment avec ses propriétés aspectuelles. La qualité esthétique de la perception émerge donc comme le link (le lien actif) capable daccorder les résonances émotives et les discriminations cognitives dun contact perceptif.

Dans cet accord, lobjet de la perception napparaît pas seulement comme la cause de laccord, mais aussi bien comme son but ultime. Teneur émotive et teneur cognitive sharmonisent à cause et en vue de lobjet qui est à lorigine de la perception. En dautres termes, la qualité esthétique de lexpérience perceptive découle des propriétés esthétiques reconnues à lobjet : pour ainsi dire, elle en est leffet. Lexpérience esthétique se caractérise donc par une singulière inversion des rôles : tandis que lobjet de la perception assume une valeur quasi-subjective, en tant que moteur de la relation, le sujet de la perception montre son côté passif, en devenant un quasi-objet qui attend linitiative intentionnelle, pour ainsi dire, « de lextérieur ». Du coup, la relation esthétique émerge dans le tissu perceptif de lexpérience comme une simulation ludique, c'est-à-dire en forme dun double “quasi”, cest-à-dire dun “quam si”, dun “comme si” dans le sens employé par Kant dans la troisième critique.

Cest donc pour son caractère ludique que lesthétique trouve son expression privilégiée dans la forme du plaisir, en tant que résultat dune bonne synthèse, dune synthèse heureuse entre lélément émotif et la dimension cognitive de la perception. Lexpérience esthétique se montre ainsi comme lexpression dune harmonie à double niveau : dune part, lharmonie entre le sujet de la perception et une partie du milieu quil explore avec son corps ; dautre part lharmonie (lheureuse connexion) qui sétablit, dans lesprit, entre la fonctionnalité des états émotionnels et celle des attitudes esthétiques. De cette façon, ce double niveau dharmonisation dynamique produit « le sentiment dun renforcement et dune facilité de la vie » (Kant [1790] : § 23) : un sentiment qui trouve son expression dans le plaisir esthétique. La dimension esthétique de lexpérience émerge, par conséquent, sous un profil inédit à lintérieur du paysage humain : comme une nouveauté qui sannonce dans la forme dun fait perceptif coloré par une tonalité émotive. Évidemment, il y a un lien direct entre la tonalité psychique qui caractérise lémergence de lesthétique et la torsion affective du domaine attentionnel doù elle surgit. Cette tonalité émotionnelle, qui émerge comme expression dune synthèse perceptive dense et claire en même temps, met en lumière ses racines somato-sensorielles tout en leur conférant un sens. Celles-ci, avec la multitude dinformations dans laquelle elles continuent à résonner, sont filtrées dans le nœud perceptif jusquà acquérir, « par lintermédiaire du plus lumineux de nos sens » comme lécrit Platon dans le Phèdre (250d2), la forme dune reconnaissance objectuelle.

La synthèse entre émotif et cognitif, la synthèse constitutive de lattitude esthétique devient donc « belle » au moment où telle reconnaissance coïncide avec lattribution de propriétés esthétiques. Justement à ce moment-là, lactivité neurale spécifique de chaque expérience sensorielle « revient sur soi-même de manière quune sorte dauto-résonance se produit » (Humphrey [2006] : 88). Cependant, comme les pythagoriciens lavaient déjà aperçu à travers la notion dHarmonia, cette auto-résonance ne se produit quen vertu dune consonance. Évidemment, le sens même de cette consonance se révèle problématique, car elle confronte des modèles théoriques bien différents qui caractérisent la naissance de lesthétique, laquelle advient au cours du dix-huitième siècle. Par rapport à lopposition entre la relative autonomie cognitive que Baumgarten assigne à lesthétique en tant que cognitio inferior et lémotivisme de Hume, qui réduit le jugement esthétique à lautoréférentialité du sentiment de plaisir, le tertium de la position kantienne ne constitue pas une simple synthèse, mais plutôt une solution alternative.

Nous pouvons faire sur ce point référence au neuvième paragraphe de la Critique de la faculté de juger, où Kant affirme que le sentiment du plaisir proprement esthétique réside dans lacte même de juger, quimplique la faculté de lentendement, et ne le précède pas sous la forme dune obscure relation entre le sentiment et la qualité de lobjet, contrairement à ce que croit Hume. Du point de vue kantien, les jugements esthétiques, qui sont irréductibles aux jugements cognitifs ou éthiques, constituent une exemplification des jugements purement réfléchissants, qui ne sont pas fondés sur des règles conceptuelles déjà établies. Les jugements esthétiques consistent en fait dans le rapport décisif entre la procéduralité heuristique de la réflexion et le sentiment de plaisir capable de lui offrir un interrupteur : le clic qui indique que nous avons trouvé quelque chose de conforme à notre besoin de juger (une presque-règle, cest-à-dire une règle indéterminée dune grande souplesse). Dans cette perspective, lesthétique ne se définit pas comme un domaine spécialisé de lexpérience, mais plutôt comme un terrain fécond pour la formation de légalités conceptuelles spécifiques : à savoir les régions, fonctionnellement autonomes dans le paysage humain, de léthique et du cognitif. Dans lIntroduction à la Critique de la faculté de juger, Kant identifie ces espaces comme des domaines transcendantaux distincts le domaine théorique et le domaine pratique chacun soutenu par une faculté législatrice différente (lentendement et la raison). Par rapport aux fonctions cognitives et éthiques (tout comme par rapport aux attitudes intentionnelles qui en dérivent), la fonction esthétique nest donc pas concevable comme une véritable fonction, délimitée dans son espace de légalité conceptuelle, mais plutôt comme une méta-fonction. Précisément en raison de son caractère méta-fonctionnel, lattitude esthétique sexplique avant tout, dans le domaine générique de lexpérience, comme connexion entre la teneur émotive et la teneur cognitive de la perception. Une connexion qui se révèle dans une singulière unité entre cognition et sentiment sous la forme surprenante du plaisir qui est offert dans la vitalité dune sensation, cest-à-dire de laisthesis de laquelle dérive le terme même « esthétique». Cest justement eu égard à létymologie laisthesis où résonne le sens de lhaleine et du souffle vital ­–, que nous ne pouvons pas oublier la dimension énergétique contenue dans la dynamique même de la vie perceptive. À ce propos, Paul Valéry est sans doute celui qui a le mieux réussi à déchiffrer cette dimension constitutive de lesthétique.

2. Paul Valéry : la sensation comme « surprise » et la valeur énergétique de lesthétique

Dans le Discours sur lesthétique3 et dans les pages des Cahiers, Valéry éclaircit, pour ce qui concerne la sensation, la valeur directement énergétique de lesthétique qui prend naissance dans le plaisir. Ce que Valéry appelle « un certain genre de plaisir » (Valéry [1937] : 1298), le plaisir à lorigine de lesthétique comme problème philosophique, ne peut pas être réduit à une fonction et donc à une relation dutilité relative « au mécanisme de conservation de lindividu ». Il sagit précisément dun plaisir non finalisable, qui refuse obstinément doccuper « une place bien déterminée dans un bon ordre des choses ». Cest bien pour cette raison remarque Valéry qu« il y a plaisir et plaisir » (ibidem : 1298-1299) :

Il en est qui ne servent à rien dans léconomie de la vie et qui ne peuvent, dautre part, être regardés comme de simples aberrations dune faculté de se sentir nécessaire à lêtre vivant. Ni lutilité ni labus ne les expliquent. Ce nest pas tout. Cette sorte de plaisir est indivisible de développements qui excèdent le domaine de la sensibilité, et la rattachent toujours à la production de modifications affectives, de celles qui se prolongent et senrichissent dans les voies de lintellect, et qui conduisent parfois à lentreprise dactions extérieures sur la matière, sur les sens et sur lesprit dautrui, exigeant lexercice combiné de toutes les puissances humaines.

Dans ce plaisir la sensibilité excède ses limites sous la forme dun autodépassement qui unifie en un seul mouvement affectivité et intelligence : résonance affective envers le monde et intelligence de soi-même. Pour la première fois, une détermination purement sensorielle comme le plaisir se fait lexpression dune synthèse dense entre intellect et sensibilité : une synthèse qui active qualitativement lunité du système, jusquà rendre productive la réponse de la sensibilité à son milieu. Dans le plaisir sans emploi ou but à lorigine de lattitude esthétique nous navons pas seulement lexpression active du dépassement de la scission entre intelligence et sensibilité, mais aussi lémergence qualitative dun espace anthropologique. Un espace anthropologique où « le sentir, le saisir, le vouloir et le faire », qui sopposent à l « effort scolastique, sinon cartésien, de division de la difficulté », se montrent « liés dune liaison essentielle », capables d« une réciprocité remarquable» (ibidem : 1299). Un espace anthropologique de synergies où le plaisir à lorigine de lesthétique pourrait constituer lanneau dactivation, dune activation réverbérante, capable de joindre celles qui, pour Valéry, constituent deux modes de la sensibilité, « parfois peu, parfois très distinctes » (Valéry [1973] : 1176). « Une spécialisée ou objective », propre de la répétition stable des fonctions, tournée vers lextérieur, et « une générale ou subjective », tournée « vers nous », en appelant et évoquant le Moi jusquau point où le Moi représente à légard de celle-ci « la réponse essentielle » (ibidem : 1177).

En activant le rapport entre ces deux modes de la sensibilité comme un passage continu entre événement local et résonance globale, le plaisir esthétique met au jour la structure double de la sensation (son appartenance aux deux modes de la sensibilité) et la conception dynamique et transformative du système Corps-Esprit-Monde dont la sensation est lexpression et le vecteur en même temps (ibidem : 1198). Avec la sensation, nous introduisons donc une discontinuité dans la stabilité systémique des fonctions qui articulent la sensibilité « objective ». De cette façon sétablit le passage de la stabilité à linstabilité du système : de lordre au désordre et vice-versa. Pour ces raisons, Valéry ne définit pas la sensation comme un simple véhicule de « renseignement » de lextérieur vers lintérieur, mais plutôt comme un « commencement » (ibidem : 1170), comme une forme embryonnaire dactivité qui produit un déséquilibre, ayant à chaque instant le pouvoir dinverser la proportionnalité des effets aux causes (ibidem : 1158). Mise en jeu par « une cause très petite », la sensation même se configure comme une véritable « intervention » cest-à-dire comme « une transformation interne [dénergie] permise par une modification externe» (ibidem : 1157). Autrement dit, la sensation produit discontinuités et ruptures de la symétrie, qui sont nécessaires à la vie du système Corps-Esprit-Monde, cest-à-dire à sa stabilité paradoxale dans un continuum de transformations : ce que Valéry appelle « Self-variance ». Précisément pour cette raison, avec Valéry, nous pouvons donc inscrire lesthétique dans le cadre dune « énergétique », dont le domaine consiste justement en un réseau d« échanges entre un “Système” défini et lenvironnement extérieur». Cette inscription, qui définit comme dynamiquement expressive la nature de lexpérience esthétique, a lieu et se manifeste avec le plaisir comme redoublement dune sensation. Dans la résonance expressive propre du plaisir esthétique, la sensibilité sexcède elle-même et la sensation assume la valeur dune « surprise », précisément en raison de la nature méta-fonctionnelle de cette dernière, cest-à-dire excédant le cycle stable des « phases » dans lesquelles se développent les différentes fonctions du système. La sensation de plaisir en tant que « surprise » possède la qualité de montrer que dans « un point quelconque peut se placer un appel dénergie brusque et critique provenant dun système quelconque et affectant tous les systèmes » (ibidem : 886-887). En tant quécart énergétique caractérisé par un échange mutuel entre psychique et physique (entre φ et ψ) le plaisir esthétique, avec sa nature asymétrique (avec son caractère de rupture du système), évoque aussi une réponse de lesprit qui excède la sensibilité. Quelque chose danalogue se produit avec la douleur, où la réciprocité du φ et du ψ se révèle comme une distance extrême jusquà laltérité réciproque. Si plaisir et douleur sont des «sensations-accélérations comparables à des forces » qui suspendent le cours ordinaire des choses, ils divergent en cela : « le plaisir veut conserver et accroître la douleur diminuer et abolir un certain PRÉSENT » (ibidem : 1175). Si la sensation de la douleur invoque dans ses manifestations extrêmes labandon et loubli de Soi-même (au moins dans le repos du sommeil), la sensation du plaisir, et notamment du plaisir esthétique, provoque le réveil de Soi-même comme intensification qualitative et redoublement expressif de la sensibilité. Ainsi, le plaisir esthétique, en tant quexpression heureuse ou actualisation dun implexe que Valéry définit « harmonique » (ibidem : 1205), déploie le « potentiel de la sensibilité générale et de la spéciale » (ibidem : 1081). Grâce à ce déploiement, le corps se révèle dans un sens comme « tout, ou presque tout et en tout », dans lautre comme « un possible » (ibidem : 1128). Le « possible » du corps qui clignote dans la conscience non-intentionnelle du plaisir esthétique est, peut-être, le même possible signifié et, en même temps, réalisé dans la danse ; cest le « possible » actualisé dune symétrie cachée qui sous-tend la différence même entre conscience et monde : la symétrie palpitant de la vie du Tout. Un « possible » concevable et expérimentable dans son actualité, lorsque « dans ce qui est » pénètre « le levain de ce qui nest pas…» (Valéry [1923] : 168). Grâce à la densité qualitative des sensations « qui nont pas de rôle physiologique uniforme et bien défini », cest-à-dire des sensations unifiées dans la forme dun plaisir « qui ne sexplique pas ; qui ne se circonscrit pas ; qui ne se cantonne ni dans lorgane du sens où il prend naissance, ni même dans le domaine de la sensibilité » (Valéry [1937] : 1311-1312), la sensibilité ne se fait pas seulement active, en devenant intelligente (intelligence du corps)4, mais directement productive. Dune part, en effet, le plaisir esthétique a la qualité (la force) de sapprofondir « jusquà communiquer une illusion de compréhension intime de lobjet qui le cause », de lautre, en défiant lintelligence, en lirritant, il stimule le besoin « de produire, ou de reproduire la chose, lévénement ou lobjet ou létat, auquel il semble attaché, et qui devient par là une source dactivité sans terme certain » (Valéry [1937] : 1299).

3. De la sensation du plaisir au sentiment esthétique

Une conclusion que nous pouvons tirer de ces réflexions valéryennes, condition préalable pour concevoir du point de vue de Valéry la coappartenance même de lEsthésique et de la Poïétique, concerne la reconnaissance du rôle décisif assumé par la dimension énergétique de la sensation : son caractère dévénement qui résonne dun point de vue émotionnel à partir du corps et possède une valeur irremplaçable à opposer à une réduction de lesthétique à un sens intellectualiste ou culturaliste. En outre, la sensation surtout dans la forme « surprenante » et gratifiante du plaisir ­– devient expression de lefficacité de la connexion entre les dispositifs émotionnels et la reconnaissance perceptive déclenchée par lenvironnement extérieur.

À la lumière de cette complexité, qui sannonce dans la forme dune sensation, le focus de lesthétique ne peut être réduit ni à une physiologie des émotions ni à une psychologie du vécu perceptif. La perception, qui constitue le focus de lesthétique, ne peut pas être réduite à son aspect cognitif. Est essentielle pour lesthétique la qualité expressive de la perception même, surtout en rapport avec les configurations du sens quelle peut délivrer dans le commerce perceptif. Cest bien la réalité de ce commerce qui empêche la réduction de lesthétique à un horizon purement psychologique : à un vécu purement interne à la sphère de la subjectivité. Dans le cas de lexpérience esthétique, le passage même de la sphère des émotions à celle des sentiments réclame donc quelques éclaircissements. La thèse de Hume à cet égard cest-à-dire que les sentiments, à la différence des jugements, se réfèrent uniquement à soi-même (Hume [1757] : 14] ne considère pas que la relation déterminée avec un objet est une relation constitutive dune expérience esthétique ; Hume ne considère pas donc que le plaisir esthétique a le caractère dune synthèse expressive. Autrement dit, le sentiment esthétique ne se réfère pas simplement à celui qui léprouve, mais à lobjet qui en est la cause, cest-à-dire dans les termes de Damasio à un objet « émotionnellement compétent » (Damasio [2003] : 95).

La vue dun paysage marin est un objet émotionnellement compétent. Létat du corps qui résulte de la saisie de ce paysage marin est lobjet réellement originaire, lequel est ensuite perçu dans létat de sentiment.

Lexpérience décrite par Damasio est précisément une expérience esthétique. L« objet émotionnellement compétent » ne peut pas être compris de manière naïvement naturaliste. Il y a une ouverture symbolique du sentiment esthétique même, qui en fait lexpression de schémas culturels, de contextes et traditions différentes. Comprendre la conduite esthétique comme une constante transculturelle de lagir humain ne peut pas survoler la différence entre les cultures, en identifiant une telle constante sur le plan uniquement psychologique.

4. Sentiment esthétique et sensus sui

Mais la réduction de lesthétique à la psychologie est empêchée par une motivation plus radicale : la subjectivité ne peut pas se constituer antérieurement à la torsion esthétique du tissu perceptif de lexpérience. Au contraire. Je propose en fait de renverser le rapport, en considérant la sphère de la subjectivité comme une réponse immanente à la consolidation dune attitude esthétique. Étant donné le caractère primaire de notre exploration perceptive de lenvironnement, il faut donc parler dune genèse esthétique de la subjectivité plutôt que dune genèse subjective de lesthétique. Avec une précision : le terme « genèse » na pas ici un sens purement internaliste. Justement pour ça, le sentiment esthétique, en tant quexpression dune idée harmonique du rapport entre corporéité et aspects/objets du monde, favorise à partir des impacts émotionnels le développement dun sentiment de soi et donc la genèse de la subjectivité même. Dans ce cas, la qualité et vitalité du feedback relatif à ce qui reste au-dehors des limites du corps propre et qui agit au niveau du commerce perceptif, est décisive. Dune manière pour ainsi dire « thématisante », némerge pas seulement dans lexpérience « esthétique » la sub-structure perceptive de chaque type dexpérience (cest-à-dire le fait que chaque expérience possède une base esthésique), mais aussi la qualité et la complexité de la réponse impliquée. Dabord, dans la connexion qui synthétise heureusement les éléments en jeu : la résonance émotive et la discrimination cognitive. Ces éléments dhabitude mélangés dans le flux normal de la vie perceptive établissent dans lexpérience esthétique un cercle vertueux qui qualifie comme gratifiant léchange perceptif-informatif entre le système et lenvironnement.

À ce propos, Jean-Marie Schaeffer a parlé de lexpérience esthétique comme dune activité cognitive régulée par son indice de satisfaction interne5. En ce qui concerne cette formulation, qui est certainement pointue, je voudrais me demander si elle ne représente pas une position internaliste au regard de la relation esthétique, car elle considère lémotion et notamment lexpressivité du plaisir comme des confirmations purement internes de la valeur cognitive de cette relation. En revanche, ma thèse soutient que la satisfaction ou gratification concerne plutôt laccord ou consonance entre lintérieur et lextérieur. En raison dune telle consonance, la teneur cognitive, tout comme la teneur émotive, népuisent pas la dimension esthétique de lexpérience. Pas seulement parce que les informations transmises par une expérience esthétique sont de type émotif comme cognitif, mais aussi parce que ces deux types dinformations se renforcent réciproquement jusquà établir un lien esthétique avec le monde : un lien émotionnellement accordé, expressif dune résonance qui concerne lharmonisation de lintérieur avec lextérieur. Une contrainte « féconde », grâce à la relation sympathique que lesprit instaure, déjà au niveau somato-sensoriel, avec lobjet de lattention et notamment avec les traits saillants de son aspectualité ; il sagit donc dune relation qui harmonise le plan des connaissances avec le plan des attentes, le principe de réalité avec lhorizon imaginatif du désir.

5. Sentiment esthétique et orientation primaire dans le monde

En vertu de la solidarité entre cognition et désir, entre perception et imagination une expérience perceptive acquiert la valeur générale dune première et dune primaire capacité dorientation à légard du monde : une capacité dorganiser sensément les informations. Une organisation qui arrive à syntoniser les informations, en faisant résonner leur sens et en transformant des ensembles émotionnels en sentiments. Par conséquent, le sentiment esthétique doit être considéré comme une orientation primaire dans lexpérience, qui agit et se développe de la même manière quun sensus sui ; une orientation primaire qui se définit avant tout comme la connotation esthétique dun “sens spatial de soi”, où il faut entendre le terme “sens” dans la valeur double de « sentir » et de « signifier ». En tant quorientation primaire (et première), le sentiment esthétique et lattitude qui en dérive ne peuvent donc pas être complètement identifiés avec les schémas culturels et les ontologies qui les soutiennent. Lesthétique en tant que phénomène émergent, du point de vue de sa valeur non réductible aux contextes où il se manifeste, prend dans le paysage humain la valeur dun passage de frontière entre biologie et culture, entre dispositions naturelles et significations. Un passage esthétique, justement, qui concerne et pour ainsi dire se déplace dans la constitution et reconstruction de liens perceptifs entre Soi-même et le monde. La particularité de ce passage est donc de rendre ces liens satisfaisants et porteurs dune confirmation et dun renforcement par rapport à lattitude que le passage même préfigure. Du point de vue de le­sprit, ce passage apparaît alors comme une conscience esthétique : comme un niveau de conscience et de connaissance incorporées dans et parcourues par des dispositifs émotionnels. Une telle conscience vient signifier une vie paradoxalement en avance, un devancement du rapport entre Soi-même et le monde qui sert dorientation et de guide pour les explorations futures.

6. Expérience esthétique et floraison humaine

En tant que conscience aux limites de lintentionnalité, la manifestation de lattitude esthétique dans le « paysage » humain implique toujours lexpérience de son effet (qui est sans doute positif et par conséquent accueilli avec plaisir et gratitude). Nous pouvons donc soutenir que lémergence de lesthétique déjà définie comme un passage de frontière entre nature et culture marque lapparition même de lhumain dans léchelle évolutive non plus comme une simple exception, mais comme une espèce qui connaît la possibilité dune « floraison », en rappelant ici que dans la philosophie anglophone lexpression human flourishing est souvent utilisée pour traduire le terme grec eudaimonia.

La force anticipatrice propre à lattitude esthétique dans son exercice est précisément ce qui va rendre cette floraison possible, par le biais de sa capacité de produire des effets, notamment sur la structure constitutivement inachevée de la conscience, qui, chez Nietzsche, représente « lévolution dernière et tardive du système organique, et par conséquent aussi ce quil y a dans ce système de moins achevé et de moins fort » (Nietzsche [1882] : 51). En tant quanticipation réelle et expression de la possibilité dune vie «en avance » par rapport à ses conséquences mêmes lattitude esthétique, qui se développe à partir de lattention, pourrait donc être considérée comme la réponse (évolutive ?) au retard structurel de la conscience. Une réponse qui promet une « floraison humaine » inattendue et la promet grâce à une expérience où le corps et lesprit sont perçus à la manière de Spinoza comme une seule substance.

7. Le «savoir comment» de lexpérience esthétique et son caractère gratifiant

Toute expérience esthétique a donc comme trait caractéristique le fait de se présenter comme ce qui unifie activement laspect phénoménologique de lexpérience (la gamme des effets et de sensations perçues) avec le cognitif (cest-à-dire lexpérience comme « connaissance directe et non-inférientielle » (Iseminger [2003] : 100). Le sentiment subjectif, le fait dêtre engagé et impliqué personnellement, donne donc à lexpérience esthétique un ton spécifique et la rend dune certaine façon mémorable. Cest donc à partir du sentiment dune fusion entre lémotion et la cognition que lexpérience esthétique devient gratifiante : la sensation dêtre enveloppé par la tiède lumière du coucher du soleil, la première fois que nous nous sommes trouvés face aux restes du Temple dApollon à Delphes, après avoir parcouru la Voie Sacrée ; mais, en même temps, le fait de comprendre pour la première fois une toute petite partie de ce que cette Voie et cette vue ont signifié pour nos ancêtres.

Ce côté gratifiant atteint la perfection dans lactivité qui trouve sa propre expression dans le jugement esthétique. Chez Kant (comme il lexplique dans le § 9 de La critique de la faculté de juger), ce type de plaisir ne peut être confondu ni avec lexactitude dune sensation particulière, ni avec une simple réponse émotive à un événement sensoriel déclenché par les qualités de base de lobjet (tels que la couleur ou la forme). En fait, nous ne jugeons pas un objet comme beau, seulement pour sa couleur ou sa forme, mais grâce à lunité dimage singulière avec laquelle il apparaît. Le plaisir dont nous parlons ici est justement lexpression de la capacité de percevoir un objet et de le juger esthétiquement tout en unifiant le plan des sentiments quil suscite avec celui de sa connaissance (relative à la qualité esthétique de lobjet même) : il sagit du sceau ou du timbre de la synthèse dense et harmonisante caractéristique de lesthétique. Sur cette base, dinspiration kantienne, nous pouvons donc avancer la thèse que la dimension synthétique du plaisir telle quelle découle de la qualité de léchange perceptif implique que, dans le cadre de lexpérience esthétique, la reconnaissance perceptive double pour ainsi dire son caractère sélectif sous la forme dune préférence. La préférence, telle quelle apparaît dans le cadre de la reconnaissance esthétique, exprime ici aussi bien une découverte quune confirmation par rapport à des attentes à légard du monde ou à des souvenirs dexpériences passées. Découverte et confirmation sunifient dans la considération de lobjet « comme si» il vînt à la rencontre, sous sa forme esthétique, de lexigence dun accord entre les facultés cognitives : celui que Kant appelle le « libre jeu de limagination et de lenten­de­ment » qui anticipe la forme dune connaissance en général.

Mais la modalité du « comme si », pouvons-nous demander, ne sétend-elle pas aussi à lexigence dun accord entre les facultés cognitives ? En reconnaissant que là où se trouve une exigence (et donc un manque) se trouve aussi un désir effectif, nous répondons affirmativement à la question. Je propose donc damender le modèle kantien, en “transformant” le caractère fixe de la notion de désintéressement en une composition dynamique dexigences et dattentes à légard du monde, exigences et attentes qui sont nourries par une progressive indétermination du désir et, par conséquent, par une extension du domaine où sexercent les préférences esthétiques. Dans ce cadre, le plaisir (lélément de gratification) confirmerait et affinerait le grain de la discrimination perceptive dans ses capacités dévaluation et sélection. Le résultat de cette correction serait dabord linclusion de la faculté de désirer dans le libre jeu des facultés. En conséquence, la vertu anticipatrice de lesthétique ne peut plus être limitée au domaine cognitif, puisquelle implique aussi la sphère quasiment éthique de lagir pratique. Labandon du mythe dun “jugement esthétique pur” nous permet donc de voir le lien esthétique comme un nœud qui attache lanticipation de la conscience à la promesse dune bonne vie (dune relation avec le monde plein de sens), sans toutefois sidentifier à ce quil anticipe ou à ce quil promet. Nous pouvons ainsi comprendre pourquoi la fonction esthétique est, à proprement parler, une méta-fonction. Avec ce dégagement dune fonction déterminée, la survenance même qui caractérise la relation esthétique change de signification. Ce qui survient esthétiquement, c'est-à-dire en raison de la qualité de perception, est le sens même d'une relation entre l'esprit et le monde ; une relation de sens, qui ouvre l'horizon - plus vaste et indéterminé - de la fécondité et de la générativité de l'expérience de la beauté (un horizon bien présent dans le grand Discours de Diotime dans le Banquet !).

Par conséquent, nous ne pouvons pas renoncer à ce que la survenance esthétique nous dit à propos de la valeur de la vie pour nous, cest-à-dire à la possibilité dune floraison de son sens. Dans ma perspective, la survenance esthétique montre des niveaux de réa­lité non prévisibles par des stratégies cognitives purement fonctionnelles à la survie, tout en anticipant, avec son dynamisme et son caractère dévénement, des modalités de production de sens capables de bouleverser dun point de vue intérieur et social notre façon de connaître et dagir. La valeur danticipation de lesthétique la survenance sur les conditions de base et lémergence dune attitude spécifique métafonctionelle et métacognitive coïncide ainsi avec sa capacité doffrir un milieu favorable à la génération de relations symboliques. En conclusion, lhumain se révèle comme animal symbolicus en tant quil commence à se définir comme animal aestheticus : lespace esthétique des relations analogiques daffinité (cest-à-dire de ressemblances de famille qui métabolisent le rapport avec laltérité) précède donc et prépare dans le paysage de lesprit humain lespace sémantique des liaisons symboliques et de représentations. Pour toutes ces raisons, la fonction anticipatrice de lesthétique est tout à fait inexhaustible.

8. Survenir de lesthétique et ouverture épigénétique

Jusquici nous avons évidemment joué avec la notion de “survenance esthétique”, en considérant surtout le dynamisme et la densité sémantique de cette expression. Ce qui survient est également ce qui, imprévu, arrive. La survenance des propriétés esthétiques nest pas donc divisible de lémergence de lesthétique dans le monde humain, au point quelle implique sa propre spécificité évolutive, même à légard de ses antécédents phylo-génétiques (à savoir le lien entre sélection sexuelle et préférence esthétique dans des espèces animales). Certes, il continue à exister pour nous une relation entre lexpérience esthétique et le domaine utilitaire de la sélection sexuelle ; mais ce nest certainement pas son trait distinctif. Voilà pourquoi jai insisté sur la notion démergence, donc dirréductibilité, de lesthétique “humaine” par rapport soit à ses antécédents soit à ses constituants. Nous savons bien que le débat sur la survenance esthétique est fortement imbriqué avec celui qui est né autour du même concept dans le cadre du mind-body problem. Dans Desideri [1998]6, jai fait remonter la notion de survenance jusquaux Commentaires au De lâme dAristote et précisément aux Commentaire qui concernent la provenance “de lextérieur” de lentendement par rapport à larticulation auto-suffisante de lâme en facultés. Dans lun de ces Commentaires, celui de Thémistius, lentendement qui sajoute à la nature de lâme est défini prosghenomenos (du substantif prosghenesis : une nouvelle naissance qui sajoute) et rendu en latin par Guillaume de Moerbeke au moyen du terme superveniens dans le cadre dune traduction qui va savérer décisive dans le débat médiéval sur la nature de lesprit. Dans le terme “survenance” résonne ainsi lécho du sens même de la genèse et de la contingence dun événement. En tant que superveniens dans lespace attentionellement défini de la vie perceptive, la compétence ou attitude esthétique na pas de caractères innés, mais plutôt épigénétiques, dans le sens employé par J.-P. Changeux dans LHomme de vérité (2002).

En sappuyant sur une suggestion de Peter Geach, Brian McLaughlin (McLaughlin [1995] : 50-51) confirme que le mot « supervenient » est entré dans le vocabulaire oxonien dans le cours des années trente par le biais des traductions latines dun extrait de lEthique à Nicomaque (X,1174b 31-33) relatif à la perfection du plaisir. McLaughlin, bien quil manifeste des doutes, en supposant un usage précédent (en 1923) de «supervenient» de la part du théoricien de lémergentisme Lloyd Morgan, cite toutefois la traduction de David Ross de lextrait dAristote selon laquelle le plaisir est considéré « hos epiginomenon ti telos, oion tois akmaiois he hora » : « as an end which supervenes as the bloom of youth does on those in the flower of age ». Même si le terme de beauté napparaît pas dans cette traduction (Ross traduit hora avec “bloom of youth” au lieu de “beauté” ou “grâce”), la notion de “survenance” est également introduite par une voie esthétique. Largument de lextrait aristotélique est en effet le plaisir engendré dans la relation entre lobjet et le sujet de la sensation (de laisthesis !), plaisir qui, selon Aristote, « ne rend pas laction complète, comme le ferait une disposition innée, mais comme une fin (telos), un complément qui survient (sil faut le dire ainsi) comme la beauté chez ceux qui sont dans la fleur de lâge» (ibidem, X, 1174b 31-33). Lexemple fourni par la relation entre le plaisir et la beauté engendre ici la question même : superveniens cest la beauté (sa “floraison”) et le reste suit. Il y a plaisir dans le sentiment et dans la pensée jusquà ce que « lobjet des sens ou celui de lintelligence » (lobjet esthétique et lobjet noétique) « seront ce quils doivent être » (ibidem : X, 1174b 34).

Bibliographie

Aristote: Ethique à Nicomaque, trad. fr. par M. Thurot, éd. Firmin Didot, Paris 1823

Desideri, F., 1998: Lascolto della coscienza. Una ricerca filosofica, Feltrinelli, Milano.

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1 À lorigine de cet essai il y a le texte dune conférence tenue à lEHESS de Paris le 25 novembre 2011. Je remercie ici lami Jean-Marie Schaeffer pour laimable invitation et pour la discussion passionnante.

2 Pour ce programme de reconfiguration radicale de lesthétique voir Desideri (2011).

3 Discours prononcé le 8 août 1937 au « Deuxième Congrès International desthétique et de science de lart ».

4 Voir à ce propos Pietra (1983): 153-163.

5 Voir Schaeffer (1996) et (2000).

6 Voir Desideri (1998): 234-238.



DOI: http://dx.doi.org/10.13128/Aisthesis-11052



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