Cromohs 2007 - Thomson - Locke, Stillingfleet et Coste. La philosophie en extraits

Locke, Stillingfleet et Coste. La philosophie en extraits

Ann Thomson
Université Paris 8
A. Thomson, «Locke, Stillingfleet et Coste. La philosophie en extraits» Cromohs, 12 (2007): 1-16
<URL: http://www.cromohs.unifi.it/12_2007/thomson_extraits.html>

1. Quand il s’agit de la circulation d’idées, on sait que pour le 18e siècle, il y a un lien étroit entre l’activité de traducteurs et celle de journalistes. Il suffit de jeter un coup d’oeil sur la correspondence d’un Pierre Des Maizeaux pour constater que le désir de faire connaître l’actualité intellectuelle française au public britannique et surtout celle anglaise au public francophone se traduit aussi bien par la publication de compte-rendus et d’extraits dans les périodiques que par la diffusion de traductions. Et Des Maizeaux n’est pas le seul, bien sûr, à s’occuper de ces deux activités conjointement. On commence depuis quelque temps à prendre au sérieux ces activités et à s’intéresser à la façon dont les idées circulaient et l’information était diffusée. On sait qu’un compte-rendu est un moyen privilégié, car tout ne peut pas être traduit et la vente de certains livres ne justifierait pas une traduction de l’ouvrage en entier. Un résumé fournissant l’essentiel suffisait souvent pour informer les lecteurs.
Le sujet qui m’intéresse ici relève de ces deux acitivités à la fois. Je ne crois pas, loin de là, que tout ait été dit sur les traductions d’ouvrages. C’est au contraire un terrain qui reste encore largement à défricher et qui à énormément à nous apprendre sur la circulation des idées et leur réception. Mais j’ai choisi d’attirer l’attention sur un aspect de cette circulation qui risque de passer inaperçu du fait de son caractère relativement caché. Il s’agit de la traduction non de livres en entiers, mais d’extraits, le plus souvent dans des périodiques. Ces extraits permettent au public d’avoir une connaissance précise des arguments de tel ou tel auteur. De nombreux lecteurs tirent leurs informations de ces extraits, qui ont quelquefois par la suite une vie autonome. Donc certains ouvrages, jamais traduits, circulent néanmoins partiellement à l’étranger. Le présent article a pour but d’attirer l’attention sur cette question négligée, car les recensions de traductions publiées ne tiennent pas compte de ce phénomène, qui mériterait qu’on s’y penche plus longuement.
La raison de la publication des extraits peut varier. Il peut s’agir de s’octroyer des droits sur une traduction future: par exemple l’imprimeur du Sauzet de La Haye, qui publie plusieurs périodiques dont les Nouvelles littéraires, écrit à Pierre Des Maizeaux en 1722 concernant les nouvelles de la publication en Angleterre des Mémoires du duc de Marlborough: “Mandez moi ce que vous en savez, et s’il seroit possible d’avoir une feuille de l’Anglois avant que le livre se publie, afin de la faire traduire et de s’en assurer le droit pour l’imprimer dans ce pais en François.”[1] Mais le plus souvent il s’agit de répondre à l’attente du public friand de nouvelles, notamment concernant des livres en anglais, langue peu connue en dehors de l’île, et ces extraits se substituent en général à une traduction intégrale. Quelquefois, dans ce cas, il s’agit de traduire uniquement quelques brefs passages au cours d’un résumé des arguments principaux d’un ouvrage. Etant donné la difficulté de faire paraître la traduction d’un ouvrage hétérodoxe qui pourrait attirer à l’imprimeur “des affaires” ou l’attention des théologiens, la connaissance de tels ouvrages passe donc essentiellement par de tels compte-rendus et extraits.

2. Les périodiques ne sont pas les seuls vecteurs de cette information: il ne faut pas oublier des livres semi-journalistiques comme ceux du marquis d’Argens, qui contiennent de nombreuses informations concernant la vie intellectuelle, ou de Thémiseul de Saint-Hyacinthe, qui sert de voie de transmission pour des ouvrages anglais. Il est par exemple intéressant de constater que ce dernier donne dans ses Recherches philosophiques sur la nécessité de s’assurer par soi-même de la vérité; sur la certitude de nos connoissances, et sur la nature des êtres publiées en Hollande en 1743 non seulement une indication des arguments de Toland, exposés dans Letters to Serena, pour démontrer que le mouvement est essentiel à la matière (information fournie par des journaux hollandais dès sa publication), mais également la traduction française de quelques extraits du Pantheisticon.[2] L’année précédente, son ami suisse Caspar Cuenz publie à Neuchâtel un livre très curieux intitulé Essai d’un sisteme nouveau concernant la nature des etres spirituels, fondé en partie sur les principes du célèbre Mr Locke, philosophe anglois, dont l’auteur fait l’apologie — sur lequel je reviendrai. Dans cet ouvrage Cuenz fournit, pour le critiquer, un court extrait de la 4e Letter to Serena en précisant “Je me sers de la Traduction dun Ami que je ne garantis cependant pas. Je n’ai pas vû l’original & je ne sais pas assés d’Anglois pour l’entendre à fond”.[3] On peut conjecturer que cet ami est Thémiseul. L’extrait, qui concerne la définition du mouvement et sa différence d’avec l’action, reçoit ici une traduction assez différente de celle qui sera publiée par d’Holbach en 1768 mais qui rend le même sens. Nous constatons donc que par le biais du livre de Cuenz et de celui de Thémiseul, les thèses de Toland peuvent ête connues longtemps avant la traduction intégrale du livre, et ceci malgré le fait que ces deux auteurs ne partagent pas son point de vue.
On pourrait prendre de nombreux exemples de livres dont des extraits traduits sont mis à la dispoition du public curieux, mais dans cet article j’ai choisi d’en étudier un seul, qui me semble particulièrement important. Et nous retrouvons les auteurs que je viens de citer. Il s’agit d’un extrait d’un ouvrage de John Locke. On connaît la fortune en France de l’hypothèse de Locke formulée dans son Essay concerning Human Understanding à propos de la possibilité d’une matière pensante. C’est bien sûr cette hypothèse qui joua un rôle certain dans les arguments matérialistes par la suite, y compris en France, même si à mon avis on a peut-être exagéré ce rôle. Elle a certainement joué un rôle chez des “matérialistes déistes” comme Voltaire ou le marquis d’Argens, mais elle fut nettement moins importante dans la deuxième moitié du 18e siècle, avec le développement du matérialisme athée. Je ne rentrerai pas dans cette question ici: notons seulement qu’on a moins fait attention au fait que ce qu’on connaît en France n’est pas uniquement le passage assez bref de l’Essai mais également un texte nettement moins connu d’un livre qui n’a jamais paru en traduction: il s’agit du long débat entre Locke et l’evêque Stillingfleet entre 1697 et 1699. S’il est vrai qu’on n’a pas traduit en français les pamphlets échangés par Locke et l’evêque de Worcester, on en a par contre donné quelques extraits en traduction française, qui ont eu une histoire remarquable. Je crois qu’un étude de la fortune de ces extraits peut fournir un cas intéressant pour comprendre la façon dont les idées circulaient au 18e siècle. Bien sûr, par sa nature même cette histoire échappe au réportoire bibliographique de Jean Yolton.

3. Commençons avec quelques rappels: en 1697 Edward Stillingfleet Evêque de Worcester publie A Discourse in Vindication of the Doctrine of the Trinity, avec une critique de l’Essay de Locke, qui publie en réponse une Letter to the Bishop of Worcester. Stillingfleet y répond immédiatement, ce qui suscite de la part de Locke une deuxième Lettre l’année suivante. Il y eut encore une réponse de Stillingfleet et une troisième très longue réponse de Locke en 1699.[4] Dans ces textes il est question avant tout de la notion de substance matérielle et immatérielle et de certaines doctrines chrétiennes, notamment la résurrection du même corps. Locke défend longuement dans la troisième lettre l’hypothèse concernant la matière pensante, c’est à dire précisément l’affirmation que Dieu peut ajouter à la matière la faculté de penser. Dans son livre Locke and French Materialism John Yolton évoque le fait qu’en France on se réfère à des extraits de l’échange avec Stillingfleet aussi bien qu’au passage de l’Essay, mais sans s’y attarder ou approfondir cette dernière question.[5] Par ailleurs, dans les pages qu’il consacre à la réception de l’échange entre Locke et Stillingfleet en France, Jørn Schøsler signale les extraits et les résume, sans toutefois les étudier spécifiquement.[6] Dans ce qui suit j’étudierai d’abord des différents Extraits avant de donner des indications concernant leur diffusion.

I. LES EXTRAITS ET LA TRADUCTION

L’extrait de 1699

4. Des extraits du débat entre Locke et Stillingfleet apparaissent en français très rapidement, dès octobre 1699, dans les Nouvelles de la République des Lettres de J. Bernard. Un deuxième article, au mois de novembre, commence par résumer la discussion concernant la résurrection du même corps avant d’aborder la question de l’immatérialité de l’âme. Ici le journaliste donne un extrait de 9 pages, traduit de la 3e lettre (ou 2e réponse) de Locke, défendant la possibilité que Dieu ait pu ajouter la faculté de penser à des parcelles de matière organisée. Cet extrait est de Pierre Coste, comme il nous l’apprend lui-même dans l’avis à la deuxième édition de sa traduction française de l’Essay de Locke en 1729.[7] Coste, qui était en 1699 engagé à traduire l’Essay de Locke, remercie celui-ci en juillet 1697 de l’envoi de la première lettre à Stillingfleet.[8] On sait qu’il a reçu également la troisième, mais on n’y trouve aucune référence dans sa correspondance. Dans une note sur ses traductions de Locke que Coste remit à Matthieu Marais en 1736, il signale son extrait, en ajoutant: “Je le montrai à M. Locke avant que de l’envoyer en Hollande, où il devait être imprimé.”[9]
Mais cet Extrait de Coste n’était pas le seul, car en 1699 également Jean Le Clerc incorpore dans son Parrhasiana un extrait d’un autre passage de la même réponse de Locke. Pour défendre sa propre position concernant l’immortalité de l’âme, qu’il fonde non sur son immatérialité mais sur la bonté divine, Le Clerc cite les arguments de Locke en expliquant: “J’en mettrai ici le sens en François, parce qu’il n’y a pas d’apparence que l’on traduise jamais les Livres éristiques de ces deux habiles hommes”.[10] Il en informe d’ailleurs Locke:

Vous verrez que je me suis servi d’un endroit de vôtre derniere replique à Mr Stillingfleet, contre une objection toute semblable. On peut dire, de ce Prélat, ce qu’on a dit de Pompée, que s’il étoit mort de quelque maladie antérieure à la dispute qu’il a eue avec vous, il seroit mort beaucoup plus glorieusement.[11]

Cependant ce deuxième extrait ne connaît pas la même diffusion que celui de Coste, dont il sera surtout question ici et qui a connu une histoire asez compliquée.

L’extrait de 1729

5. Dans la deuxième édition de sa traduction de l’Essai philosophique concernant l’entendement humain en 1729, Coste ajoute une longue note au passage où Locke exprime son hypothèse concernant la matière pensante (L.IV, ch.3, §6), note dans laquelle le traducteur fournit un extrait de la troisième réponse à l’Evêque Stillingfleet (p.435-9). Il s’en explique dans son ‘Avis’ de cette édition (déjà cité ci-dessus): il pensait d’abord, dit-il, insérer à leur place des extraits de tout ce que Locke avait publié en réponse à Stillingfleet mais finalement, comme les objections de ce dernier “ne contenoient rien de solide contre cet ouvrage; & que les réponses de M.Locke tendoient plûtôt à confondre son antagoniste qu’à éclaircir ou à confirmer la doctrine de son livre”, il a décidé de donner uniquement ses arguments en défense de cet unique passage, concernant “une question curieuse”. Il a ainsi transcrit “une bonne partie” de l’Extrait de 1699 qu’il avait composé lui-même.[12] Remarquons au passage que Coste passe sous silence le fait que dans la cinquième édition anglaise, en 1706, on avait déjà ajouté plusieurs notes reproduisant de longs extraits des réponses à Stillingfleet. L’idée ne venait donc pas de Coste, mais au lieu de suivre l’édition anglaise il a décidé d’en rester à l’Extrait de 1699 et à la question importante de savoir si la matière pourrait penser. Dans un compte-rendu de cette édition inséré dans la Bibliothèque raisonnée, un journaliste (peut-être Armand de La Chapelle), relève le fait que Coste, à la différence de l’éditeur anglais, n’a reproduit que des passages concernant “la supposition qui donne à dieu le pouvoir de revêtir la matière de la faculté de penser”. Tout en avouant que “le sujet est d’une nature à rendre précieux tout ce que deux habiles personnes peuvent dire pour ou contre”, le journaliste fait remarquer que tout le monde ne sera sans doute pas de l’avis du traducteur, et il donne une liste de sujets théologiques importants abordés dans ces discussions. Il termine cependant en écrivant: “Je puis pourtant me tromper, & le préjugé doit être en faveur de Mr Coste qui a pesé le merite des Objections & des Reponses, là-dessus avec plus de précision que je ne l’ai jamais fait.”[13]
La note ajoutée par Coste en 1729 commence par introduire ainsi la question:

Le Docteur Stillingfleet, savant Prelat de l’Eglise Anglicane, ayant pris à tache de refuter plusieurs Opinions de M.Locke repandues dans cet ouvrage, se recria principament sur ce que M.Locke avance ici, que nous ne saurions decouvrir, si Dieu n’a point donné à certains amas de matiére, disposez comme il le trouve à propos, la puissance d’appercevoir & de penser. La question est délicate; & M. Locke ayant eu soin dans le dernier Ouvrage qu’il écrivit pour repoussser les attaques du Dr. Stillingfleet, d’étendre sa pensée sur cet Article, de l’éclaircir, & de la prouver par toutes les raisons dont il put s’aviser, j’ai cru qu’il étoit nécessaire de donner ici un Extrait exact de tout ce qu’il a dit pour établir son sentiment.[14]

L’inclusion de cette note de Coste — et donc la publication à nouveau en 1729 d’une version française des arguments de Locke à l’appui de l’hypothèse abordée brièvement dans l’Essay — redonne une publicité à ces arguments et assure leur diffusion plus large, comme on le verra.[15] Mais d’abord étudions brièvement les deux versions de l’Extrait, dont les différences n’ont jamais été relevées.[16]

Les deux versions

6. Commençons par nous interroger brièvement sur la fidélité de la traduction de Coste, tout en notant que les extraits de la réponse à Stillingfleet nous permettent de voir plus nettement que dans le seul passage de l’Essai le contexte théologique de la question de la matière pensante. Locke reproche à Stillingfleet de vouloir limiter la toute-puissance de Dieu en niant sa capacité de faire penser la matière. Cette question de l’omnipotence de Dieu est effectivement un aspect très important de la question dans le contexte anglais. Elle apparait dans la traduction, mais avec une force quand même un peu diminuée: Locke choisit à plusieurs reprises d’utiliser le mot “Omnipotence” au lieu de Dieu, mais dans la traduction française on ne lit que “Dieu”; également, vers le début de l’extrait “the omnipotent Creator” est traduit par “le souverain créateur”. Coste ne traduit pas toujours toutes les phrases où Locke souligne lourdement cet aspect. Par exemple, là où Locke écrit : “I confess as much as you please, that we cannot conceive how a solid, no nor how an unsolid created substance thinks; but this weakness of our apprehensions reaches not the power of God, whose weakness is stronger than anything in man”,[17] la fin de ce passage devient simplement : “mais la foiblesse de notre compréhension n’intéresse en aucune manière la puissance de Dieu” et la dernière phrase est omise.[18] Ou encore, Coste choisit de ne pas traduire un paragraphe dans lequel Locke se réfère à son affirmation (L.II, ch.8,§11) que les corps opèrent uniquement par impulsion: il explique que l’ouvrage de Newton l’a depuis convaincu que Dieu peut accorder à des corps des pouvoirs que nous ne pouvons pas comprendre.[19] Ceci nous amène à la question des omissions: en effet, Coste a choisi d’omettre de son extrait certains passages et même des paragraphes entiers.
Ici les choses se compliquent car en 1729 Coste restitue certains des passages supprimés en 1699. Il écrit d’ailleurs dans l’Avertissement à la deuxième édition où il explique avoir retranscrit l’extrait de 1699: “comme j’avois composé moi-même cet Extrait, j’y ai changé, corrigé, ajoûté & retranché plusieurs choses, après l’avoir comparé de nouveau avec les Pieces Originales d’où je l’avois tiré”. En comparant l’original à la traduction de Coste et en étudiant les omissions de celle-ci, il faut donc tenir compte de la différence entre les deux versions de Coste.

7. Notons d’abord un caractéristique de l’extrait de 1699 : c’est uniquement aux pages 498-506 de l’article que Coste fournit une citation plus ou moins directe de Locke (avec quelques omissions) entre guillements: la suite alterne les arguments de Stillingfleet (en italiques) et de Locke sans mettre de guillements pour les phrases de Locke. Et en effet, les citations de l’original sont ici plus éparpillées et plus courtes, et Coste semble par moments avoir plutôt paraphrasé le texte de Locke, tout en donnant des références précises au livre de ce dernier. En outre, l’intervention éditoriale de Coste est ici plus importante. Il indique par exemple, p.508 : “Cela posé, voici quel avantage M. Locke prétend tirer de cet aveu”, phrase suivie de 3 paragraphes numérotés, présentation qui ne correspond pas à l’original.
Dans sa note de 1729, par contre, la différence entre ces deux parties de l’extrait est nettement moins claire car Coste n’insère nulle part de guillemets. Tous les arguments de Locke sont présentés de la même façon et il est plus difficile pour le lecteur de distinguer les paroles mêmes de Locke des interventions de Coste. Cela devient d’autant plus difficile du fait que là où en 1699 on parle de Stillingfleet à la troisième personne (par exemple, “Cet Evêque ne niera pas”, p.508), Coste restitue en 1729 la façon dont Locke lui adresse directement la parole : “Vous ne nierez pas” (p.438).
A ce sujet, on peu faire quelques remarques concernant les différences stylistiques entre les deux extraits de Coste avant de considérer les omissions de Coste et ce qu’il décide de restituer 30 ans plus tard. Coste a effectivement revu sa traduction même si dans ses choix il ne change pas l’essentiel. Les changements portent surtout sur des tournures avec un évident souci de rendre plus clair le sens. Par exemple, là où il écrit en 1699:

Il joint à quelques portions de matiére le mouvement: elle a toujours l’essence de la Matiére. Dieu façonne d’autres parties en en Plantes (p.498),

cela donne en 1729:

Il joint le mouvement à quelques-unes de ces parties, qui conservent toujours l’essence de la Matiére. Il en façonne d’autres parties en Plantes (p.436).

Locke a écrit à l’origine:

to some parts of it he superadds motion, but it still has the essence of matter: other parts of it he frames into plants (p.460).

8. Cela traduit, me semble-il, une volonté d’être plus près de l’original, même si Coste laisse ‘joint’ pour ‘superadds’, tandis qu’ailleurs il ajoute: ‘par dessus’. Ou encore, pour rendre: “all the difficulties that are raised against the thinking of matter, from our ignorance” (p.466) — tournure effectivement difficile — Coste se reprend. La version de 1699: “toutes les difficultez qu’on forme contre la possibilité qu’il y a que la Matiére pense, tirées de notre ignorance” (p.506) devient: “toutes les diffficultez qu’on forme contre la puissance de penser attachée à la Matiére, fondées sur notre ignorance” (p.438). Il serait possible de donner d’autres exemples, mais le travail scrupuleux de Coste et sa façon de retoucher inlassablement ses traductions sont déjà bien connus. Et une étude de telles différences, qui relève moins de la question de la diffusion de la pensée, n’est pas possible dans le cadre du présent article. Notons une chose cependant qui laisse perplexe. En parlant des plantes que Dieu crée, Locke donne l’exemple de: “a rose or a peach-tree” (p.460). Ce dernier semble poser un problème pour Coste: en 1699 il le rend par ‘abricotier’ (p.498), qu’il transforme en 1729 en ‘pommier’ (p.436). Il est difficile de trouver une explication rationnelle de ce changement.
Revenons à la question des omissions de Coste, qu’il faut lier à la question de ce qu’il change en 1729. Considérons pour commencer l’exemple suivant:

Works, IV, pp. 463-464

You find indeed, that you do think, and so do I; but I want to be told how the actions of thinking is performed: this, I confess, is beyond my conception: and I would be glad any one, who conceives it, would explain it to me. God, I find, has given me this faculty; and since I cannot but be convinced of his power in this instance, which though I every moment experiment in myself, yet I cannot conceive the manner of; what would it be less than an insolent absurdity to deny his power in other like cases only for this reason, becuase I cannot conceive the manner how?

NRL, 1699, pp. 501-52

Vous trouvez à la vérité que vous pensez & moi aussi; mais je voudrois bien que quelcun m’aprît comment se fait l’action de penser; car j’avoue que c’est une chose tout-à-fait au dessus de ma portée. Cependant je ne puis le nier; quoi que je n’en puisse pas comprendre la maniére.

Essai, 1729, pp. 436-37

Vous trouvez à la vérité, que vous pensez. Je le trouve aussi. Mais je voudrois bien que quelqu’un m’apprît comment se fait l’Action de penser; car j’avoue que c’est une chose tout-à-fait au dessus de ma portée. Cependant je ne saurois en nier l’existence; quoi que je n’en puisse pas comprendre la maniére. Je trouve que Dieu m’a donné cette Faculté & bien que je ne puisse qu’être convaincu de sa Puissance à cet égard, je ne saurois pourtant en concevoir la maniere dont il l’exerce & ne seroit-ce pas une insolente absurdité de nier sa Puissance en d’autres cas pareils, par la seule raison que je ne saurois comprendre comment elle peut être exercée dans ces cas-là?

 

9. On constate ici que Coste a omis quelques phrases dans sa traduction de 1699, phrases qui soulignent la puissance de Dieu et en même temps notre expérience. En 1729 il retouche son texte et restitue le passage supprimé. Mais curieusement, il n’enlève pas la phrase qui résumait, après une omission, l’idée de Locke. Au lieu de supprimer sa propre phrase et d’y substituer toutes les phrases omises, il restitue à sa suite le passage supprimé, mais en y omettant toujours la référence à notre propre expérience. Donc tout en introduisant en 1729 une partie de ce qu’il avait supprimé en 1699 il n’est toujours pas tout à fait fidèle au texte de Locke.
Coste ne restitue pas en 1729 tous les passages supprimés en 1699, loin de là. Vers le début de l’extrait 2 pages (p.461-3) restent omises, qui contiennent des exemples tirés du monde naturel concernant les propriétés de parties purement matérielles de la création: les planètes qui tournent autour des centres ou qui exercent leur attraction; les plantes; les animaux, dont les propriétés ne détruisent pas l’essence de la matière qui les composent. Locke en conclut que Dieu peut ajouter des perfections et qualités plus nobles à la matière sans contradiction, même si nous ne pouvons pas concevoir comment cela se fait. Coste a peut-être estimé qu’il s’agissait d’une redondance. La même raison a dû l’amener également à supprimer quelques phrases et même un paragraphe en entier plus loin.
Par contre, il décide en 1729 de traduire le paragraphe qui suit directement la fin du passage entre guillements en 1699, et qu’il avait alors supprimé. Il y est question des bêtes: Locke démontre que selon les principes de Stillingfleet, “les mouches & les cirons ont des ames immortelles aussi bien que les hommes” (p.438). C’est effectivement un argument qu’on retrouve chez beaucoup d’auteurs et qui n’est pas redondant ici. Il est d’ailleurs étonnant que Coste l’ait supprimé en 1699. Reste supprimée par contre la suite, qui constitue une critique directe de ceux qui, comme Stillingfleet, accusent d’irréligion les personnes qui ne sont pas de leur avis. C’est aussi le cas des références faites par Locke plus loin à Epicure, à Hobbes et à Spinoza (p.471). Tout ceci réflète sans doute le souci de Coste de supprimer les passages trop polémiques. Autre exemple de passage restitué par Coste:

Works, IV, p. 471

Further, you will not deny, but God can give it solidity, and make it material again. For I conclude it will not be dnied, that God can make it again what it was before. Now I crave leave to ask your lordship, why God, having given to this substance the faculty of thinking after solidity was taken from it, cannot restore to it solidity again, without taking away the faculty of thinking? When you have resolved this, my lord, you will have proved it impossible for God’s omnipotence to give to a solid substance a faculty of thinking; but till then, not having proved it impossible, and yet denying that God can do it, is to deny that he can do what is in iteself possible: which, as I humbly conceive, is visibly to set bounds to God’s omnipotency; though you say here, “you do not set bounds to God’s omnipotency”

NRL, 1699, p. 509

M. Stillingfleet ne niera pas non plus, que Dieu ne puisse donner la solidité à cette substance & la rendre encore matérielle. Or quelle raison y a-t-il, ajoute M. Locke, pourquoi Dieu ayant donné à cette substance la faculté de penser, après lui avoir ôté la solidité, ne pourroit pas lui redonner la solidité, sans lui ôter la faculté de penser.

Essai, 1729, p. 438

Vous ne nierez pas non plus, que Dieu ne puisse donner la solidité à cette Substance, & lui rendre encore materielle. Cela posé, permettez-moi de vous demander, pourquoi Dieu ayant donné à cette Substance la faculté de penser après lui avoir ôté la solidité, ne peut pas lui redonner la solidité sans lui ôter la Faculté de penser. Après que vous aurez éclairci ce point, vous aurez prouvé qu’il est impossible à Dieu, malgré sa Toute-puissance, de donner à une Substance solide la faculté de penser: mais avant cela, nier que Dieu puisse le faire, c’est nier qu’il puisse faire ce qui de soi est possible, & par conséquent mettre des bornes a la Toute-puissance de Dieu.

 

10. On voit que ce que Coste restitue ici (en enlevant la dernière citation de Stillingfleet, sans doute à cause de sa redondance) concerne l’affirmation de Locke que son adversaire veut limiter l’omnipotence de Dieu. Il est intéressant de constater qu’ayant décidé de le supprimer en 1699, Coste change d’avis 30 ans plus tard et le réintroduit, donnant ainsi plus de relief à cet argument théologique. Cependant la différence entre les 2 versions ne trahit pas toujours une telle volonté, comme nous verrons ce-dessous.
Notons également que le dans le paragraphe qui suit immédiatement celui-ci, la version de 1729 est plus courte que celle de 1699:

Works, IV, p. 472

You say, “you look upon a mistake herein to be of dangerous consequence, as to the great ends of religion and morality.” If this be so, my lord, I think one may wonder why your lordship has brought no arguments to establish the truth itself, which you look on to be of such dangerous consequence to be mistaken in; but have spent so many pages only in a personal matter, in eneavouring to show, that I had inconsistencies in my book: which, if any such thing had been showed, the question would be still as far from being decided, and the danger of mistaking about it as little prevented, as if nothing of all this had been said. [...]
p. 473
You say, “that you are of opinion, that the great ends of religion and morality are best secured by the proofs of the immortality of the soul from its nature and properties; and which, you think, provs it immaterial. Your lordship does not question, whether God can give immortality to a material substance; but you say, it takes of very much from the evidence of immortality, if it depends wholly upon God’s giving that, which of its own nature it is not capable of,” &c.

NRL, 1699, p. 509

Enfin M. Locke déclare, que s’il est d’une si dangereuse conséquence de ne pas recevoir l’immatérialité de l’Ame, M. Stillingfleet devoit l’établir par de bonnes preuves; au lieu de s’arrêter à faire voir ce que M. Locke avoit dit sur cette matiére étoit incompatible avec d’autres endroits de son Livre. Cela ne décide point la question.
Ce savant Evêque étoit d’autant plus obligé d’établir cette Immatérialité, qu’iil a avancé que rien n’assure mieux les grandes fins de la Religion & de la Morale, que les preuves de l’Immortalité de l’Ame fondées sur sa nature & sur ses propriétez, qui prouvent qu’elle est immatérielle. Je ne doute point, ajoute-t-il, que Dieu ne puisse donner l’Immortalité à une substance matérielle; mais c’est beaucoup diminuer l’évidence de l’Immortalité, que de la faire dépendre entiérement de ce que Dieu lui donne, ce dont elle n’est pas capable de sa propre nature.

Essai, 1729, pp. 438-39

Enfin Mr. Locke déclare que s’il est d’une dangereuse conséquence de ne pas admettre comme une vérité incontestable l’immatérialité de l’Ame, son Antagoniste devoit l’établir sur de bonnes preuves, à quoi il étoit d’autant plus obligé que, selon lui, rien n’assure mieux les grandes fins de la Religion & de la Morale, que les preuves de l’Immortalité de l’Ame, fondées sur sa nature & sur ses proprietez, qui font voir qu’elle est immatérielle. Car quoiqu’il ne doute point que Dieu ne puisse donner l’Immortalité à une substance materielle, il dit expressément, que c’est beaucoup diminuer l’évidence de l’Immortalité, que de la faire dépendre entiérement de ce que Dieu lui donne ce dont elle n’est pas capable de sa propre nature.

 

11. La décision de Coste de raccourcir encore plus l’extrait, qui est déjà la réduction d’un passage nettement plus long de Locke, tient probablement à son désir d’enlever de la réponse de Locke toute référence à la façon dont Stillingfleet l’avait attaqué personnellement. Il semble vouloir réduire l’aspect polémique pour ne laisser que la discussion sur le fond Cet exemple nous montre aussi la façon dont Coste, dans cette partie de l’extrait, résume les arguments de Locke plutôt que de les traduire directement. Des pages suivantes de la troisième réponse de Locke, qui correspondent d’ailleurs à l’extrait fourni par Le Clerc en 1699, Coste ne cite qu’une dizaine de lignes. Ensuite il met en italiques les arguments de Locke, en donnant même en 1699 la référence. Il s’agit pourtant d’un collage édité, comme on peut le voir.

Works, IV, p. 475

If this be a way to promote religion, the Christian religion in all its articles, I am not sorry that it is not a way to be found in any of my writings; for I imagine any thing like this would (and I should think deserved) to have other titles than bare scepticism bestowed upon it, and would have raised no small outcry against any one, who is not to be supposed to be in the right in all that he says, and so may securely say what he pleases. [...]
p. 476
[...] any one’s not being able to demonstrate the soul to be immaterial takes off not very much, nor at all of the evidence of its immortality, if God has revealed that it shall be immortal; because the veracity of God is a demonstration of the truth of what he has revealed, and the want of another demonstration of a proposition that is demon-stratively true, takes not off from the evidence of it.

NRL, 1699, pp. 510-511

Si c’est là, ajoute M. Locke, le moyen d’avancer la Religion chrétienne dans tous ses articles; je ne suis pas fâché que cette méthode ne se trouve point dans aucun de mes Ouvrages. Pour moi, je crois qu’encore qu’on ne puisse pas montrer que l’Ame est immatérielle, cela ne diminue nullement l’évidence de son immortalité, si Dieu l’a révélée; parce que la fidélité de Dieu est une Démonstration de la vérité de tout ce qu’il révéle; & que le manquement d’une autre démonstration, ne rend pas douteuse une Proposition démontrée.

Essai, 1729, pp. 439

Si c’est là, ajoute M. Locke, le moyen d’accrediter la Religion Chrétienne dans tous ses Articles, je ne suis pas faché que cette methode ne se trouve point dans aucun de mes Ouvrages. Car pour moi, je croi qu’une telle chose m’auroit attiré (& avec raison) un reproche de Scepticisme. Mais je suis si éloigné de m’exposer à un pareil reproche sur cet article que je suis fortement persuadé qu’encore qu’on ne puisse pas montrer que l’Ame est immaterielle, cela ne diminue nullement l’évidence de son Immortalité; parce que la fidelité de Dieu est une démonstration de la verité de tout ce qu’il a revelé; & que le manque d’une autre démonstration, ne rend pas douteuse une Proposition démontrée.

 

12 Si en 1729 Coste ajoute quelques phrases supprimées en 1699, il ne les traduit pas fidèlement. On peut même dire qu’il commet ici un contresens: la phrase de Locke veut dire que s’il avait adopté cette méthode, il mériterait une accusation nettement plus grave que celle du simple scepticisme, tandis que Coste lui fait dire (peut-être volontairement) que le reproche de scepticisme serait justifié. Il ajoute même une phrase qui ne se trouve pas à cet endroit de l’original.
A la fin de l’extrait Coste reprend une partie des citations concernant l’esprit que Locke tire de Cicéron et de Virgile. Curieusement, il ne les reproduit pas exactement toutes et une des citations de Cicéron qu’il fournit en 1699 est supprimée en 1729; par contre une citation de Virgile que Locke ne fournit pas est insérée en 1729. Et il enlève alors la phrase de 1699 “Tout ce que M. Locke dit en cet endroit est fort curieux; mais j’y renvoie le lecteur” (p.512).
Plus important sans doute est la fin des deux extraits qui diffère entièrement. Les deux sont fabriquées par Coste, même si en 1699 le lecteur reçoit l’impression que ce sont les paroles mêmes de Locke qui sont retranscrites avant la conclusion de l’article, dans laquelle le journaliste poursuit à la première personne: il indique qu’il n’a pas pu transcrire tout ce que contient la réponse de Locke et il fait la publicité de la traduction de l’Essai à paraître bientôt. Voici les deux conclusions de l’extrait:

NRL, 1699, p. 512

Il paroit, au reste, par tout ce que notre Auteur raporte du sentiment de Ciceron sur la nature de l’Ame & sur son immortalité, que ce grand homme n’avoit rien pû trouver d’assuré & qui le satisfît entiérement sur cette matiére. Harum sententiarum, que vera sit, Deus aliquis viderit, quæ verisimillima, magna quæstio. D’où M. Locke conclut que, quoi que la lumière de la Nature eût fourni quelque foible rayon, quelques espérances incertaines d’un état avenir, cependant la Raison Humaine n’a pû atteindre à une entiére certitude sur cet article; mais que c’est uniquement Jesus-Christ qui a mis en lumiére la vie & l’immortalité par l’Evangile; témoignage, qui ne nous permet plus de revoque en doute cette importante vérité, quelle que soit la nature de notre Ame.

Essai, 1729, p. 439

M. Locke conclut enfin que tant s’en faut qu’il y ait de la contradiction à dire que Dieu peut donner, s’il veut, à certains amas de matiére, disposez comme il le trouve à propos, la faculté d’appercevoir & de penser; personne n’a prétendu trouver en cela aucune contradiction avant Des-Cartes qui pour en venir là dépouille les Bêtes de tout sentiment, contre l’Experience la plus palpable. Car autant qu’il a pû s’en instruire par lui-même ou sur le rapport d’autrui, les Péres de l’Eglise Chrétienne n’ont jamais entrepris de démontrer, que la Matiére fût incapable de recevoir, des mains du Créateur, le pouvoir de sentir, d’appercevoir, & de penser.

 

Comme nous pouvons voir, là où en 1699 il termine sur un accent religieux en soulignant la croyance à l’immortalité de l’âme enseignée par l’écriture (attitude soulignée par Bayle en 1702) la note de 1729 souligne sans ambigüité la question essentielle de la possibilité d’une matière pensante. La question de l’immortalité de l’âme est passée sous silence. L’ensemble prend alors une tonalité nettement plus irreligieuse En outre, Coste insère en 1729 une critique directe du cartésianisme qui était absente en 1699. Ceci n’a pas dû passer inaperçu par ceux qui reprennent cet extrait en soulignant l’opposition entre la philosophie de Locke et celle de Descartes et en insérant l’argument de Locke dans un contexte irreligieux. C’est cette version qui contribua plus à faire connaître auprès du public francophone l’argument de Locke, comme nous verrons en étudiant la diffusion des deux versions, à commencer par celle de 1699.

II. DIFFUSION

L’extrait de 1699

13. La première personne à citer l’extrait de Coste cite également celui fait par Le Clerc. Dans l’édition de 1702 de son Dictionnaire, Bayle ajoute à la remarque ‘M’ de l’article ‘Dicéarque’ une discussion du débat entre Locke et Stillingfleet par rapport à “la question, si l’âme de l’homme est distincte de la matière”. Citant quelques phrases de Locke qui avoue l’incompréhensibilité de la chose et qui souligne la toute-puissance de Dieu, il en donne la source comme étant l’article des Nouvelles de la République des Lettres de 1699.[20] Dans la remarque ‘L’ de l’article ‘Perrot’ il donne à nouveau cette référence mais cite tout un passage concernant la révélation divine comme fondement de la croyance en l’immortalité de l’âme, passage tiré de Parrhasiana de Le Clerc. Soulignons que les extraits de Locke cités par Bayle font clairement ressortir le contexte théologique de l’argument de Locke: c’est moins la possible matérialité de l’âme qui est soulignée que notre ignorance, la toute-puissance de Dieu et la nécessité d’avoir recours à la révélation.
Cette présentation n’a pas empêché l’argument de Locke tel qu’il est présenté dans l’extrait des Nouvelles de la République des Lettres d’être utilisé très rapidement dans un sens irreligieux. Le manuscrit clandestin intitulé l’Ame matérielle, probablement composé au début du 18e siècle et qui est en grande partie un collage de passages tirés d’ouvrages divers, y compris de ceux de Bayle, reproduit une partie de l’extrait donné dans l’article de 1699. L’auteur a certainement trouvé la référence dans le Dictionnaire, car il cite également une partie de l’article ‘Dicéarque’ à ce sujet. Le passage qu’il recopie en réponse à l’argument des Cartésiens concerne la possibilité pour Dieu d’ajouter la faculté de penser à la matière.[21] L’evêque de Worcester, adversaire de Locke, est ainsi remplacé par les Cartésiens. Même si ce manuscrit ne connut pas une très grande diffusion, il fournit un démonstration claire de la façon dont l’extrait des Nouvelles de la République des Lettres permit au texte de Locke de circuler et de rentrer dans le fonds de textes dans lequel on puise pour trouver des arguments irreligieux.
Il est cependant aussi intéressant de constater que ce ce ne sont pas uniquement les irreligieux qui se servent de ce texte. En 1755 le médecin Jean Astruc entreprend de défendre l’immatérialité et l’immortalité de l’âme contre les matérialistes, en s’en prenant directement notamment au texte clandestin De l’âme et de son immortalité imprimé en 1751 sous le nom de Mirabaud. Après avoir présenté une objection à l’immatérialité de l’âme, “fondée sur l’autorité de Locke”, Astruc entreprend d’y répondre en se servant de Stillingfleet, “distingué par sa profonde érudition” et de l’échange avec Locke. Il indique clairement la source:

Je n’ai pas lû les écrits réciproques qui parurent en Angleterre pendant le cours de cette dispute, & qui n’ont point été traduits. Je ne les connois que par les Extraits, que M.Bernard en donna en 1699 dans les Nouvelles de la Répub des Lettres, au mois d’Octobre, p.363 & surtout au mois de Nov p.483 mais ces Extraits me paroissent assez exacts pour mettre en état d’en juger.[22]

Suit un assez long résumé du débat et des arguments des deux protagonistes, avec de longues citations de Locke tirées de l’extrait de 1699. Astruc répond à l’argument de Locke concernant la toute-puissance de dieu en tentant de démontrer qu’affirmer que Dieu peut communiquer à la matière la faculté de penser implique une contradiction, car cela reviendrait à dire que Dieu ferait qu’une substance soit solide et non-solide — ce que Locke a expressément exclu. Astruc s’en prend également aux protestations de Locke qui affirme croire en l’immortalité de l’âme comme une vérité révélée: pour le médecin cette opinion est condamnable, elle “est faussse & choque les Lumières de la raison: elle favorise l’incrédulité”.[23] Malgré la critique d’Astruc, on peut cependant estimer que les citations qu’il donne du Locke ont pu servir à faire connaître les arguments de Locke tel que Coste les avait traduits et ainsi permettre à d’autres de les utiliser dans un sens opposé.

L’extrait de 1729

14. Mais c’est surtout l’extrait tel qu’il est donné par Coste dans l’édition de l’Essai de 1729 qui en assure la diffusion. Le compte-rendu de cette deuxième édition de la traduction de l’Essai par Coste paru dans la Bibliothèque raisonnée en 1730, qui relève particulièrement le débat avec Stillingfleet et la note sur l’âme, lui assure une publicité qui a sans doute contribué à aguiser l’intérêt des lecteurs.[24]
D’abord rappelons pour mémoire la treizième Lettre philosophique de Voltaire, à laquelle on attribue généralement un rôle important dans la connaissance de l’hypothèse de Locke en France. Même s’il ne le cite pas directement, Voltaire se réfère explicitement au débat avec Stillingfleet, qu’il connaissait sans doute grâce à la note de Coste, parue au moment où Voltaire écrivait son texte.[25] Il souligne bien évidemment que la conjecture de Locke suscita la colère des théologiens, ce qui lui permet de les accuser d’intolérance. De très mauvaise foi, il ajoute que la question est purement philosophique et qu’elle n’a rien à voir avec la foi et la révélation. Il s’amuse également à s’en prendre à Stillingfleet et à son incompétence philosophique. L’ensemble inscrit clairement Locke dans un contexte irreligieux et renforce l’opposition à Descartes soulignée, comme nous l’avons vu, dans la conclusion de cet extrait.
D’autres citent directement l’extrait de 1729, et le reproduisent même intégralement. Peu de temps après Voltaire le marquis d’Argens, déiste et lockéen, fait un sort particulier à cet extrait, lui donnant ainsi beaucoup de publicité. C’est sans doute grace à d’Argens que ce texte connut une grande diffusion, car les nombreux ouvrages sémi-journalistiques de cet exilé qui vivait de sa plume ont rencontré un vif succès et de nombreuses éditions. Il donne d’abord, dans son ‘best-seller’ les Lettres juives en 1736, un résumé de la réponse aux objections de Stillingfleet. C’est ensuite dans une longue lettre sur la vie et la philosophie de Locke dans le quatrième tome de ses Mémoires secrets de la république des lettres (1738) que le marquis cite le passage de l’Essay sur la matière pensante, en expliquant qu’on a accusé son auteur de vouloir détruire la croyance en l’immortalité de l’Ame. Il poursuit :

Parmi les adversaires de Mr Locke le Docteur Stillingfleet tient le premier rang. Ce Prelat attaqua vivement plusieurs sentimens du Philosophe Anglois. Il s’efforça surtout de détuire ce qu’il avoit dit sur la connoissance parfait de l’immatérialité de l’Ame. Le sage & savant Traducteur de Mr. Locke a donné dans une note un précis très–exact & très-bon de cette dispute. Comme il est d’une étendue assez bornée, je crois vous faire plaisir de vous en envoyer un Extrait entier.

15. En effet il reproduit intégralement en note l’extrait de Coste de 1729, en commentant: “vous verrez aisément que la cause du Philosophe étoit bien plus raisonnable que celle du Theologien”. Il termine en citant ce qu’en dit Voltaire dans la treizième Lettre philosophique.[26] Comme l’ouvrage de d’Argens connut plusieurs rééditions, il ne fait pas de doute qu’il contribue puissamment à la circulation de ce texte et à la connaissance des arguments de Locke. Il a dû également contribuer à son utilisation dans un sens irreligieux, renforcé par ce dernier commentaire, qui oppose le philosophe Locke à l’evêque théologien en sortant Locke du terrain théologique, où se situait pourtant ce débat.
Nettement plus confidentiel est l’autre ouvrage qui reproduit également, quelques années plus tard, la note de Coste de 1729. Il s’agit du livre déjà cité de Caspar Cuentz (ou Künz) de Neuchâtel, un homme de lettres qui se définit comme ‘métaphysicien’. Dans son Système nouveau (1742-3), il tente d’expliquer comment l’être humain pense sans avoir recours à une âme immatérielle tout en évitant le danger de l’athéisme ou du Spinozisme. Il prétend au contraire que son système, selon lequel c’est Dieu qui a insufflé la vie aux êtres matériels, est le seul moyen efficace de combattre ces derniers et de défendre la religion. Son système est fondé sur les principes de Locke, qu’il cite copieusement. Dans le tome I il ne fait que mentionner le débat sur la matière pensante, en se référant au livre IV, ch.III de l’Essai :

Ce Passage est trop long, pour être entierement raporté ici. Ce sentiment a été ataqué par le Docteur Stillingfleet, mais Mr Locke, comme on le peut voir dans les dernières Editions de son excellent ouvrage, l’a defendu d’une manière, qui, au moins autant qu’il est conu à l’Auteur, a resté sans réplique.[27]

Dans le deuxieme tome cependant il fournit le passage en question de l’Essai et retranscrit en entier l’extrait de la troisième lettre à Stillingfleet donné par Coste en 1729. Cet extrait est suivi de plus de 150 pages de remarques dans lesquelles Cuentz appuie et commente les arguments de Locke.[28] Comme selon Cuentz lui-même il n’a pas vendu 20 exemplaires de son ouvrage,[29] malgré tous ses efforts pour donner de la publicité à ses idées, il n’a pas dû beaucoup contribuer à la circulation des arguments de Locke.
Il suscite néanmmoins un certain nombre de réactions, et notamment celle du père Hyacinthe Sigismond Gerdil, Professeur de Philosophie au College Royal de Casal. Le futur cardinal Gerdil publie en 1747 un livre intitulé: L’Immatérialité de l’Ame démontrée contre M. Locke, dans lequel il tente d’utiliser les arguments de Locke en faveur de l’immatérialité de dieu pour démontrer celle de l’âme. Gerdil consacre deux sections de son ouvrage au débat avec Stillingfleet, en citant des passages de l’extrait de Coste.[30] Et dans la section suivante il s’en prend à “un nouveau Systême, fondé en partie sur les principes de M.Locke, & dont la maxime fondamentale est, qu’on ne peut rien concevoir sans étenduë”: il s’agit de l’ouvrage de Cuentz, dont il donne un résumé d’après “le journal de Hollande”, et nous fournit ainsi encore un témoignage concernant le rôle important joué par les extraits dans les périodiques. Notons finalement que Cuentz est attaqué longuement en 1756 par Dom Sinsart, abbé de Munster, dans un ouvrage contre le matérialisme, traité de “peste publique”: Sinsart explique que Cuentz a “ramassé tout ce qu’il a trouvé de plus séduisant pour prouver la matérialité des esprits”, raisonnements que Sinsart trouve “très minces”. Selon lui même “des très-grands génies [...] n’ont pu aller plus loin que Cuentz”: ainsi, “Cet auteur renversé, entraine par sa chute tous ceux qui pensent comme lui”.[31] Une telle publicité a dû procurer à Cuentz des lecteurs supplémentaires. Notons cependant que si Sinsart discute longuement de l’hypothèse de Locke fondé sur la toute-puissance de Dieu, il ne se réfère pas spécifiquement à l’extrait de la lettre à Stillingfleet cité par Cuentz.

Conclusion

16. On constate que l’extrait de Locke écrit par Coste, dans ses deux versions, a connu une vie autonome, permettant ainsi une connaissance plus large des arguments de Locke concernant la possibilité d’une matière pensante et contre la nécessaire immatérialité de l’âme. Les lecteurs francophones ont pu avoir connaissance non seulement du passage célèbre de l’Essai mais également des développements de la troisième lettre à Stillingfleet, ouvrage relativement obscur et non traduit. Cet extrait, soulignant la question de la toute-puissance de Dieu et notre ignorance a pu ainsi donner lieu à des interprétations divergeantes. C’est finalement l’utilisation irreligieuse qui prime, ainsi que l’opposition de Locke au Cartésiens, favorisée par l’extrait de 1729. Paradoxalement, si l’échange avec Stillingfleet en entier souligne le contexte théologique de l’argument de Locke et la façon dont il s’insère dans l’interprétation socinienne des Ecritures, le fait que l’extrait souligne sa critique de l’evêque de Worcester a sans doute encouragé les interprétations irreligieuses de la pensée de Locke en France. La remarque de d’Argens opposant le philosophe au théologien va dans ce sens. Comme nous avons également vu, c’est la conclusion écrite par Coste en 1729 qui favorise aussi cette interprétation. L’importance du rôle de Pierre Coste dans cette histoire apparaît clairement. Son rôle dépasse largement celui du simple traducteur: il est bien celui qui a contribué à façonner un image de Locke comme penseur irreligieux et l’a inscrire dans la tradition matérialiste.[32]

Note

[1] Lettre du 23 juillet 1722, British Library, Add.mss.4288, f°61 v°.

[2] Recherches philosophiques sur la ncessité de s’assurer par soi-même de la vérité; sur la certitude denos connoissances, & sur la nature des êtres. Par un membre de la Société Royale de Londres, Londres, chez Jean Nourse, 1743, pp.72-9, 357, 383. Letters to Serena ne seront traduites intégralement qu’en 1768.

[3] Essai d’un sisteme nouveau, Neuchâtel, 1742, vol.I, p.92. Cuenz a connu Saint-Hyacinthe à Paris quand il était chargé d’affaires de sa république dans cette ville : voir sa lettre à J.H.S.Formey le 16 octobre 1747 (Fonds Formey, Deutsche Staatsbibliothek, Berlin).

[4] Ces réponses sont reproduites dans J. LOCKE, Works, London, 1823 (reprint Scientia Verlag 1963), t.IV, où le titre courant de cette troisième réponse (la réponse à la deuxième réplique de Stillingfleet) indique, de façon déroutante, “Mr Locke’s Second Reply...”.

[5] John W.YOLTON, Locke and French Materialism, Oxford, Clarendon Press, 1991; voir esp. p.57. Les extraits sont aussi discutés par Ross HUTCHINSON, qui ne les étudie pas spécifiquement non plus; voir: Locke in France, Oxford, Voltaire Foundation,1991 (SVEC, 290).

[6] J. SCHØSLER, “L’Essai sur l’entendement de Locke et la lutte philosophique en France au XVIIIe siècle: l’histoire des traductions, des éditions et de la diffusion journalistique”, in SVEC 2001:04 (2001), pp.35-49.

[7] Essai philosophique concernant l’entendement humain..., traduit de l’anglois par M.Coste, Seconde Edition, revüë, corrigée, & augmentée de quelques Additions imortantes de l’Auteur qui n’ont paru qu’après sa mort, & de quelques Remarques du Traducteur. Pierre Mortier, Amsterdam, 1729, p.XXII.

[8] Lettre de Coste à Locke, le 16 juillet 1697, Correspondance de Locke, éd. E.S.DE BEER, Oxford, Clarendon Press, vol.VI, p.154.

[9] Lettrre de Marais à Bouhier, le 17 juillet 1736, citée par R.SHACKLETON, “Renseignements inédits sur Locke, Coste et Bouhier”, in Revue de littérature comparée, vol.27 (1953), p.320.

[10] Parrhasiana, ou Pensées diverses sur des matières de critique, d’histoire, de morale et de politique. Avec la Défense de divers Ouvrages de Mr. L. C, Par Theodore Parrhase, héritiers d’Antoine Schelte, Amsterdam, 1699, pp.387ff.

[11] Lettre Le Clerc à Locke, 18 Juin 1699 (Correspondance, vol.VI, p.636).

[12] Essai philosophique concernant l’entendement humain..., 1729, p.XXII.

[13] Bibliothèque raisonnée, tomeIV, 2e partie, avril-juin 1730, pp.355-356.

[14] Essai philosophique concernant l’entendement humain..., 1729, p.435.

[15] Catherine Glyn Davies, sans l’étudier en détail, a déjà signalé l’importance de cette note de Coste en attirant l’attention des lecteurs français à cet aspect de la théorie de Locke, tout en l’orientant dans un sens matérialiste “far from Locke’s own intention” (Consciences as Consciousness : the idea of self-awareness in French philosophical writing from Descartes to Diderot, Oxford, Voltaire Foundation, 1990 (SVEC, 272), p.26.

[16] JØrn SCHØSLER cite l’introduction de Coste à cette note, mais ne se penche pas sur les différences entre les deux extraits (“L’Essai sur l’entendement de Locke ...”, p.165).

[17] J. LOCKE, Works, London, 1823, t.IV, p.468.

[18] NRL novembre 1699, p.507, Essai philosophique, 1729 p.438.

[19] Works, t.IV, pp.467-8.

[20] Comme le signale R. HUTCHINSON, Bayle se réfère à cet article dans une lettre à Shaftesbury, le 23 novembre 1699 (Locke in France, p.16).

[21] L’Ame matérielle, éd A.NIDERST, (1973) 2e éd revue, Champion, 2003, p.144ff.

[22] Dissertation sur l’immatérialité et l’immortalité de l’Ame, vve Cavelier & fils, Paris, 1755, p.96.

[23] ASTRUC, Dissertation, pp.102-3.

[24] Bibliothèque raisonnée, tomeIV, p.343-356. Jørn Schøsler a déjà souligné ce compte-rendu et son “attitude plutôt négative” à l’égard de Locke: voir La Bibliothèque raisonnée (1728-1753), Odense University Press, 1985, pp.13-16.

[25] La ressemblance entre la position de Voltaire ici et la note de Coste de 1729 a déjà été relevée par Ross Hutchison, pp.215f.

[26] D’ARGENS, Mémoires secrets de la république des lettres, Jacques Desbordes, Amsterdam, t.IV, 1738, pp.949-971. Yolton ne cite que La Philosophie du bon sens, publiée la même année, qui se réfère uniquement à l’Essay de Locke.

[27] Sic. Essai d’un sisteme nouveau concernant la nature des etres spirituels, fondé en partie sur les principes du célèbre Mr Locke, philosophe anglois, dont l’auteur fait l’apologie, Neufchâtel, imprimerie des editeurs du Journal helvétique, 1742, t.I, p.33.

[28] Essai, t.II, p.66-265: l’Extrait de Coste est aux pp. 76-92.

[29] Lettre à Bouhier, October 1744 ; voir I. O.WADE, “Notes on the Making of a philosophe : Cuenz and Bouhier”, in Literature and History in the Age of Ideas, Charles G. S.WILLIAMS (éd.), Ohio, 1975, p.122.

[30] Bien qu’il ne donne pas de référence précise, il a apparemment utilisé l’édition de 1729. Voir: le P. GERDIL Barnabite , Professeur de Philosophie au College Royal de Casal, L’Immatérialité de l’Ame démontrée contre M. Locke. Par les mêmes Principes, par lesquels ce Philosophe démontre l’Existence & l’Immatérialité de Dieu, avec des nouvelles prreuves de l’Immatérialité de Dieu et de l’Ame, Tirées de l’Ecriture, des Peres & de la raison, ouvrage dédié à S.A.R. Monseigneur le Duc de Savoye, Turin, de l’Imprimerie royale, 1747, Sixième et septième parties.

[31] Dom B. SINSART, Recueil de pensées diverses sur l’Immatérialité de l’âme, son immortalité, sa liberté, sa distinction d’avec le corps, ou Réfutation du Matérialisme, avec une réponse aux objections de Mr Cuentz et de Lucrèce le philosophe, Colmar, Imprimerie royale, 1756, p.6-8.

[32] A ce sujet, voir aussi S. MASON, “The Afterlife of Pierre Coste”, in La vie intellectuelle aux refuges protestants II: huguenots traducteurs, Jens Häseler et Antony McKenna (éd), Paris, Champion, 2002, pp.49-62.



DOI: http://dx.doi.org/10.13128/Cromohs-15511



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