Cromohs 2005 - Biondi - De la littérature des nègres de l’abbé Grégoire: un plaidoyer manqué?

De la littérature des nègres de l’abbé Grégoire: un plaidoyer manqué?

Carminella Biondi
Università di Bologna
C. Biondi, «De la littérature des nègres de l’abbé Grégoire: un plaidoyer manqué ?», Cromohs, 10 (2005): 1-6
< URL: http://www.cromohs.unifi.it/10_2005/biondi_gregoire.html >

1. En 1819, le Département de l’Isère élut Henri Grégoire à la Chambre des Députés, une élection qui suscita beaucoup de polémiques. En effet pendant des années, le bruit avait couru – à tort ou à raison (son attitude avait été qualifiée de «régicide de désir») - que l’abbé avait approuvé la condamnation à mort de Louis XVI. On essaya de le convaincre de démissionner, mais il refusa, et finalement son élection fut invalidée par la Chambre[1]. A l’un des députés (d’Argenton) qui s'efforçait de lui faire comprendre que les temps avaient changé, il répondit: «J’ai traversé vingt-cinq ans de Révolution. J’ai vu autour de moi les circonstances changer mille fois et je suis resté le même». Cette réplique caractérise bien le personnage et nous aide à comprendre pourquoi à un moment aussi difficile que celui de la restauration napoléonienne, du moins pour ce qui concerne la gestion des colonies, il a publié un ouvrage intitulé De la littérature des Nègres, où il continue à plaider, comme au début de la Révolution, la cause des Noirs et des Mulâtres. Yves Benot définit, à juste titre, cette époque comme l’époque de la «démence coloniale»[2]. La révolte des esclaves de Saint-Domingue, qui a entraîné le massacre de beaucoup de colons et qui s’est terminée par la perte de la plus riche des colonies françaises, ne favorise pas la cause des noirs. Bien au contraire. En 1802, Napoléon rétablit dans les colonies l’esclavage qui avait été aboli en 1794 et le revanchisme des colons peut finalement se déchaîner de façon virulente et hors de tout contrôle[3]. Il suffit de lire les nombreux libelles publiés au cours de ces premières années du XIXe siècle pour se rendre compte qu’on essaie de mettre une pierre tombale sur les conquêtes révolutionnaires et de revenir au bon vieux temps. Mais un demi siècle de débats serrés sur le scandale de la traite des noirs, sur l’abolition de l’esclavage et sur l’égalité des races a marqué les consciences. Et d’ailleurs le gouvernement français a reconnu les droits de l’homme, de tous les hommes; il faudra désormais des arguments très forts pour soutenir les raisons de l’esclavage colonial. Les bonnes volontés toutefois ne manquent pas et il se trouve beaucoup d’écrivains, et même des hommes de science qui publient des livres abominables pour relancer l’ancienne théorie de l’infériorité des noirs, ou mieux des «nègres», pour démontrer leur aptitude à l’esclavage et leur bonheur au service d’un bon maître. Un exemple entre tous et pour tous: Les égaremens du nigrophilisme, publié en 1802 par Baudry des Lozières[4], ancien colon, fondateur du Cercle des Philadelphes et historiographe du Ministère de la Marine sous Napoléon, un texte où la régression de la pensée s’accompagne d’un mépris affiché pour les noirs et pour ceux qu’il appelle les « nigrophiles », les premiers considérés carrément comme des êtres inférieurs et partant destinés à l’esclavage, les seconds comme des incompétents et des menteurs au service des ennemis de la France.

2. Le moment n’est donc pas des plus favorables, ni à l’accueil d’écrits condamnant l’esclavage, ni, surtout, à celui d’écrits plaidant la cause de l’égalité des races. C’est le long de cette deuxième voie, la plus difficile, que Grégoire s'engage pour continuer sa lutte, ainsi que l’indique très nettement le titre qu’il choisit pour son livre publié en 1808: De la littérature des nègres[5]. Un titre à la fois très précis et très vague, car on ne comprend pas bien de quelle littérature il entend parler, même si le choix du mot «nègres» pourrait déjà faire supposer qu’il s’agit des écrits des africains esclaves ou affranchis. Mais le choix n'est pas si net car, malgré une tentative d'éclaircissement dans le premier chapitre intitulé «Ce qu’on entend par le mot Nègres»[6] où l'auteur semble indiquer qu’il prend le terme dans son sens général comme synonyme de Noirs[7], l'ambiguïté n'est jamais dissipée tout au long de l'ouvrage, ce qui, on le verra, est très préjudiciable à la cause qu'il entend défendre, car elle constituera une cible privilégiée pour de faciles critiques. Le sous-titre précise mieux le contenu de l’ouvrage, sans toutefois indiquer l’espace, disons géographique, concerné. Voyons ce sous-titre: «Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature; suivies de notices sur la vie et les ouvrages des Nègres qui se sont distingués dans les Sciences, les Lettres et les Arts». Le sous-titre précise donc le contenu de l’ouvrage, mais en même temps il soulève quelques perplexités car on s’aperçoit que l’abbé élargit son champ d’enquête en insérant la littérature dans un discours plus général sur les qualités de la race et sur toutes les productions de l’intellect. Pour l’instant on ne sait pas encore la part qui est réservée à la littérature dans cet ensemble, mais il est déjà évident que le titre n’indique que la partie d’un tout et alors pourquoi le choisir? Pour son effet de surprise sur le destinataire qui ne devait même pas imaginer l’existence d’une littérature nègre et qui aurait inévitablement éprouvé le besoin de se renseigner? Mais il s’agit là aussi d’une arme à double tranchant car une littérature que personne ne connaît soulève quelque doute sur ses mérites et sur sa consistance. Pérorer une cause en se fondant sur des bases apparemment si faibles peut devenir dangereux: les preuves de la défense pourraient se révéler trop fragiles, parfois même devenir des preuves à charge ou du moins être utilisées comme telles.
La dédicace «À tous les hommes qui ont plaidé la cause des malheureux Noirs et Sang-mêlés», indique tout de suite dans quelle lignée de pensée se situe l'ouvrage et aussi quelle en est la finalité. Ces hommes sont tous nommés dans une longue liste, divisée par pays, qui comprend les noms de personnages célèbres ainsi que ceux d'humbles inconnus. Le groupe le plus nombreux est celui des anglais, suivi par celui des français composé de soixante-dix noms d'Adanson à Volney; Montesquieu et Raynal y sont nommés, Diderot et Voltaire en sont exclus. En passant du paratexte au texte, il n'est pas sans intérêt de préciser avant tout l'organisation de ce dernier et sa division interne car on verra tout de suite que l'ambiguïté à propos du mot «nègre» n'est pas dissipée et que c'est le sous-titre et non pas le titre qui correspond aux contenus. L'essai est divisé en neuf chapitres: dans le premier, on l'a déjà dit, Grégoire essaie de donner une définition du mot «nègre» en suivant un parcours historique à travers les textes qui se sont intéressés, depuis l'Antiquité, aux peuples africains. Le second discute les «Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres»; le troisième et le quatrième s'occupent des «Qualités morales des Nègres», le cinquième décrit la vie exemplaire d'Angelo Soliman et le sixième les «Talens des Nègres pour les arts et les métiers». On est ainsi arrivé à la page 175, dans mon édition de référence, sur un nombre global de 285 pages, et c'est le moment du chapitre sept qui s'occupe de «La littérature des Nègres». Suit un chapitre qui contient des «Notices de Nègres et Mulâtres distingués par leurs talens et leurs ouvrages» et la conclusion. Le chapitre sept, sur la littérature, ne remplit que vingt pages et celui qui suit, sur les mérites des personnages «exemplaires» choisis, ne s’intéresse pas uniquement aux écrivains. La construction du plaidoyer se présente donc très déséquilibrée, déjà à une première approche, car le point le plus important de l’argumentation est finalement très réduit par rapport à ce qui devrait en constituer les prémisses ou les annexes. Avant d’analyser les produits littéraires décrits par l’abbé Grégoire et d’en évaluer non pas tant les mérites intrinsèques, mais leur capacité de dèfendre la cause qu’ils sont censés servir, il n’est pas inutile d’examiner si les chapitres préliminaires préparent de façon adéquate l’appréciation des ouvrages analysés et ce qu’ils apportent de nouveau au débat contre l’esclavage et pour l’égalité des races.

3. Le premier chapitre, qui ne manque pas d’ambiguïté car il oscille entre la reconstruction objective de l’histoire d’un mot et de la dénomination d’un peuple et la défense d’une cause, ne manque pas d’efficacité, même s’il n’apporte rien de véritablement nouveau au débat du siècle précédent. Il représente toutefois une synthèse importante où, après avoir fait un bilan du passé, l'abbé photographie l’état de la réflexion française ou mieux européenne sur l’esclavage et les noirs au début du XIXe siècle. Le chapitre qui suit continue le même discours en s’attachant à démontrer que toutes les théories sur l’infériorité de la race noire, depuis celles qui s’appuient sur une habile manipulation des textes sacrés jusqu’à celles, apparemment plus scientifiques, qui se rapportent au climat, à la biologie ou autre, sont dénuées de tout fondement. Les deux chapitres suivants s’efforcent de valoriser les qualités des noirs à travers force exemples convaincants, parfois même émouvants, mais qui fleurent un peu l’hagiographie : amour du travail, courage, bravoure, tendresse paternelle et filiale, générosité, bonté etc. Suit, comme je viens de le dire, un chapitre consacré à un personnage très célèbre à son époque et dont l’exemple peut apporter une contribution importante à la cause des Noirs, mais dès l’incipit il est dit clairement qu’il n’a rien à voir avec la littérature: «Quoiqu’ANGELO Soliman n’ait rien publié, il mérite une des premières places entre les Nègres qui se sont distingués par un haut degré de culture, par des connoissances étendues, et plus encore par la moralité et l’excellence de son caractère»[8]. C’est là l’exemple le plus convaincant à l'appui de toute l’argumentation des chapitres qui ont précédé car Soliman est vraiment une étoile qui brille dans le ciel noir: «à toute la délicatesse de la vertu unissant un jugement sain, relevé par des connoissances étendues et solides, il possédoit six langues, l’italien, le français, l’allemand, le latin, le bohêmien, l’anglais, et parloit surtout avec pureté les trois premières»[9]. Mais ce n’est pas un écrivain. Le chapitre VI insiste sur les talents des Nègres pour les arts et métiers et apporte de nombreux exemples qui prouvent leur capacité d’organiser une vie politique et sociale. Mais là aussi le glissement continu entre ce qui se rapporte aux africains qui vivent sur leur territoire et ce qui concerne les noirs déportés joue un rôle parfois dangereux car l’abbé mélange des situations très différentes en passant de l’Afrique au Brésil, de Saint-Domingue/Haïti à la Sierra Leone, pour parvenir à la conclusion qu’en effet le degré de civilisation des Noirs est actuellement (car le passé lointain parle en leur faveur : il suffit de penser – nous dit Grégoire - aux Égyptiens) inférieur à celui des Européens. Il reconnaît donc une limite objective –l’infériorité de la civilisation noire -mais, à son avis, la responsabilité de ce retard dans le développement des peuples africains ou originaires de l’Afrique est à imputer en grande partie à l’Europe :

il y a long-temps que les indigènes d’Afrique et d’Amérique se seroient élevés à la civilisation la plus développée, si l’on eût employé à cette bonne œuvre la centième partie d’efforts, d’argent et de temps qu’on a consumés à tourmenter, à égorger plusieurs millions de ces malheureux, dont le sang crie vengeance à l’Europe[10].

4. On est obligé de s’arrêter un instant sur cette affirmation car elle démontre de façon très frappante la fragilité et les limites de l’argumentation de l’abbé, malgré sa bonne volonté et l’ampleur de ses connaissances, ces dernières lui permettant de convoquer un grand nombre d’écrivains (auteurs de relations de voyages, philosophes, moralistes, physiciens, etc.) dans ce débat contre l'esclavage et en faveur de l’égalité des races. Il est bien vrai qu’on ne peut pas juger de la construction d’un plaidoyer en le détachant de son contexte qui le conditionne dans une très large mesure, et dont il faut donc tenir compte, mais il est vrai aussi que la cause des Noirs est bien mal défendue lorsque celui qui s’attache à la plaider se donne comme référence absolue la civilisation européenne. Sur ces bases, toute confrontation ne peut qu’être défavorable aux Noirs car les produits qu’on considère, dans n’importe quel domaine, ne sont que des imitations des modèles européens. Prenons l’exemple de la littérature, car finalement c’est – ou ce devrait être - l’objet de l'ouvrage ainsi que celui du chapitre qui va suivre, le chapitre VII, pour vérifier si, et dans quelle mesure, l'argumentation et les exemples choisis réussissent à convaincre le lecteur. Il faut dire tout de suite qu'il s'agit d'un chapitre très fragile car sur vingt pages il n'y en a que trois ou quatre qui parlent, de façon très générale, de quelques « écrivains » qui nous ont laissé, dans une forme parfois imparfaite - c’est Grégoire qui le reconnaît - des lettres, des essais, des poèmes etc. La plupart sont des ouvrages d'africains qui ont été transplantés en Amérique ou en Europe; ce sont donc des produits littéraires modelés sur la culture européenne, conditionnés par cette culture. Ce filtre agit même lorsque l'abbé, apparemment hors de propos, fait référence à des ouvrages de chinois noirs ou de maures de l'Afrique du nord: il semble ignorer ou du moins choisit d'ignorer dans la perspective de son discours qu'il existe chez ces peuples de grandes traditions culturelles et littéraires, pour fixer son - et notre - attention sur de modestes essais réalisés en Europe ou en Amérique. Tout risque d'apparaître ainsi comme un grand désert en dehors des confins de l'Europe et des territoires qu'elle a colonisés où commencent à germer les premiers, timides fruits de la civilisation. Ce n'est évidemment pas l'intention de Grégoire, mais c'est le résultat inévitable d'une défense qui se fonde sur des bases ambiguës et qui a choisi comme pivot de sa démonstration un objet à peu près inexistant comme la littérature ou, plus en général, les arts et les sciences[11]. Il y a plus: dans sa liste Grégoire insère indifféremment des écrivains noirs et mulâtres. Il doit toutefois se rendre compte que ce choix comporte le risque qu'on attribue tout le mérite des bons résultats à la partie blanche du croisement, car il précise que «Les écrivains nègres sont en plus grand nombre que les Mulâtres, et ils ont en général montré plus de zèle pour venger leurs compatriotes africains; on en verra des preuves dans les articles d'Amo, Othello, Sancho, Vassa, Cugoano, Phillis-Wheatley»[12]. Ce sont en effet les seuls véritables, bien que modestes, écrivains noirs qu'on pouvait citer à l'époque et dont l'abbé tracera un profil dans le chapitre suivant, en s'appuyant parfois sur quelques exemples de leur écriture qu'il traduit pour les lecteurs français.

5. Plus efficace, par contre, toute la première partie de ce chapitre VII qui devrait être consacré à la littérature, où Grégoire présente une synthèse des résultats flatteurs obtenus dans les écoles établies dans différents pays pour l'éducation des jeunes noirs. Il dit avoir visité lui-même le collège fondé par Wilberforce à Clapham, près de Londres, et avoir pu remarquer qu'entre les Noirs et les Européens « il n'existait de différence que celle de la couleur »[13].
Dans le chapitre VIII, qui précède la conclusion, Grégoire brosse donc la biographie d'un certain nombre de Noirs et de Mulâtres qui se sont distingués par leurs différents mérites. Pour les raisons que je viens de souligner je ne retiendrai que l'exemple des noirs qui se sont consacrés à l'écriture. Parmi les quatorze personnages choisis, dix ont laissé des écrits de genre différent: dissertations académiques, lettres, essais, almanachs, élégies, hymnes, odes. Ce sont des ouvrages qui méritent attention et respect car ils sont le résultat d'une conquête humaine de la part des gens qui ont traversé l'expérience décapante de la déportation et de l'esclavage, mais comme pièces à conviction il faut reconnaître qu'elles ne sont pas toutes particulièrement efficaces: l'élégie sur la mort d'un certain Manger, ministre à La Haye, écrite en latin par le Noir Capitein et traduite en prose par l'abbé Grégoire, ne dépasse pas les limites conventionnelles du genre. Les poèmes de Phillis Wheatley, par contre, sont touchants par la sensibilité et la sincérité que cette jeune esclave a su y faire passer. À côté des sujets conventionnels qui, curieusement, ont été retenus par l’abbé Grégoire, elle a su chanter aussi les souffrances de son peuple. On ne saurait insérer ses poèmes[14] parmi les grands chefs-d'œuvre de la poésie anglaise, mais ils ont eu un grand succès dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle et ils continuent d’être réédités et étudiés. On pourrait affirmer que Phillis Wheatley est le seul, véritable écrivain noir du XVIIIe siècle. Importants aussi les travaux de trois essayistes - tous les trois de langue anglaise - qui ont, à juste titre, joui à leur époque (fin XVIIIe siècle) d'une certaine renommée car ils se sont servis de la langue des blancs non pour s'efforcer de les imiter dans leurs ouvrages à succès, mais pour plaider leur cause, la cause des peuples noirs. Il s'agit d'Othello, qui a publié à Baltimore en 1788 un Essai contre l'esclavage des Nègres, d'Ottobah Cugoano, dont les Réflexions sur la traite et l'esclavage des Nègres furent traduites en France par les soins de la Société des Amis des Noirs, qui en avait apprécié l'impétuosité brûlante d'un volcan en éruption et d'Olaudah Equiano, plus connu sous le nom de Gustave Vassa, qui publia à Londres des mémoires qui durent avoir un succès remarquable, puisque l'abbé Grégoire nous dit qu'ils furent « réimprimés dans les deux Mondes», et qu'en 1794 on était déjà arrivé à la neuvième édition[15].
Dans sa conclusion, Grégoire reconnaît très honnêtement la pauvreté des preuves réunies par la défense, mais il reste convaincu de la bonté de son plaidoyer:

Je m'étois imposé le devoir de prouver que les Nègres sont capables de vertus et de talens; je l'ai établi par le raisonnement, plus encore que par les faits; ces faits n'annoncent pas des découvertes sublimes; ces ouvrages ne sont pas des chefs-d'œuvre; mais ils sont des argumens sans réplique contre les détracteurs des Nègres[16].

Il s'agit en effet, malgré les limites que je viens de souligner, d'un ouvrage courageux et important dans un moment très sombre pour la défense de la cause des Noirs, une cause qui, après avoir soulevé un débat passionnant dans le dernier quart du XVIIIe siècle, risquait d'être ensevelie sous la boue d'une réaction haineuse qui impliquait la politique, bien sûr, mais aussi la pensée, les sciences et les arts. Grégoire s'efforce d'élever une digue pour faire face à ce fleuve en crue, en utilisant, à côté des arguments traditionnels employés par les abolitionnistes du siècle précédent, les nouvelles ressources offertes par les Noirs eux-mêmes, ces Noirs qui avaient su se faire apprécier par leurs hautes qualités morales, leur intelligence et leurs ouvrages, mais cette digue a des défauts de projet et de réalisation et les esclavagistes ne tarderont pas à en saisir les points faibles et à frapper durement.

6. La même année 1808, le chevalier François-Richard de Tussac, colon de Saint-Domingue et auteur, entre autre, d'un important ouvrage sur la Flore des Antilles[17] fait paraître un pamphlet de plus de 300 pages dont le titre et le sous-titre ne laissent pas de doute sur la cible visée et sur la cause qu'il se propose de défendre: Cri des colons contre un ouvrage de M. l'évêque et sénateur Grégoire, ayant pour titre De la littérature des Nègres ou réfutation des inculpations calomnieuses faites aux Colons par l'auteur, et par les autres philosophes négrophiles, tels que Raynal, Valmont de Bomare, etc. Mais le sous-titre est en réalité beaucoup plus long et annonce un procès aux Noirs et aux Mulâtres responsables des événements tragiques de Saint-Domingue, de la mort de tant de colons innocents et de la perte de la colonie. Le livre est une contestation ponctuelle et efficace, chapitre par chapitre, de l'ouvrage de Grégoire, faite en utilisant l'arme du démenti mais aussi celle de l'ironie. Dès la «Dédicace», Tussac se moque de l'abbé en affirmant: «Notre dédicace sera courte; nous n'avons pas eu, comme les nègres, le bonheur de trouver cent soixante-dix-sept défenseurs, dont l'évêque Grégoire cite les noms et auxquels il dédie son ouvrage»[18]. Et dans l'Avant-propos il lâche une première bordée qui atteint sa cible et ne manque pas de faire des dégâts: « nous, malheureux colons, n'avons pas eu même assez de connoissance en littérature pour soupçonner celle des nègres; et notre intelligence est si bornée, que nous ne l'avons pas plus connue après la lecture de l'ouvrage de l'évêque Grégoire »[19]. Et d'une façon plus sérieuse, qui illustre bien le climat de l'époque, Tussac insiste sur les lourdes responsabilités de l'auteur: «l'évêque Grégoire ose remuer des cendres encore fumantes, et ne craint pas d'exciter de nouveau un embrasement qui pourra consumer le reste des colonies»[20]. Accusations très graves: désormais ceux qui osent combattre contre l'esclavage des noirs et plaider la cause de l'égalité des races ne sont plus seulement accusés, comme auparavant, d'être des rêveurs ou, au pire, des traîtres au service de l'Angleterre, ils sont accusés d'être des assassins de leurs frères. L'abbé Grégoire a eu le mérite de continuer à lutter pour une cause qui était sacrée pour lui, mais aussi, peut-être même grâce aux défauts de son argumentation qui invitaient à la critique, de faire émerger le véritable « cri des colons », leur vrai visage. Ils étaient passés à travers une expérience tragique et avaient beaucoup souffert: ils n'avaient pas appris à se pencher sur la souffrance des autres. Tussac termine son plaidoyer par un dernier trait d’ironie cruelle :

le génie est l’étincelle recelée dans le sein du caillou; dès qu’elle est frappée par l’acier, elle s’empresse de jaillir. Nous pensons sans doute sur ce point comme M. Grégoire, mais nous avons observé que dans les cailloux noirs, l’étincelle étoit bien encroûtée, que l’acier le mieux trempé pouvoit à peine l’en faire jaillir[21].

Note

[1] Sur cet épisode cf. R. HERMON-BELOT, L’abbé Grégoire. La politique et la vérité, préface de Mona Ozouf, Éditions du Seuil, Paris 2000, pp. 417-419.

[2] Y. BENOT, La démence coloniale sous Napoléon, La Découverte, Paris 1992.

[3] Cf., entre autres, A. CABANIS et M. MARTIN, L'indépendance d'Haïti devant l'opinion publique française sous le Consulat et l'Empire. Ignorance et malentendus, dans M. MARTIN et A. YACOU (sous la direction de), Mourir pour les Antilles. Indépendance nègre ou esclavage (1802-1804), Éditions Caribéennes, Paris 1991, p. 224: «tout d'abord la lecture des journaux parisiens du temps laisse peu de doutes sur l'antagonisme et le racisme ambiant».

[4] Migneret, Paris 1802.

[5] GRÉGOIRE Abbé, De la littérature des nègres, édition bilingue français/anglais, Kraus Reprint, Nendeln 1971 (désormais L.N.).

[6] Titre in extenso du chapitre : « Ce qu’on entend par le mot Nègres. Sous cette dénomination doit-on comprendre tous les Noirs ? Disparité d’opinion sur leur origine. Unité du type primitif de la race humaine », (L.N. pp. 1-34).

[7] «Les Nègres étant de même nature que les Blancs, ont donc avec eux les mêmes droits à exercer, les mêmes devoirs à remplir» (L.N. p. 32)

[8] L.N., p. 130.

[9] L.N., p. 144.

[10] L.N., p. 175. Prisonnier de son argumentation, l’abbé Grégoire doit à un moment donné faire recours, même s’il le fait de façon hésitante et dans un discours un peu confus, à la justification climatique : « Il paroît que toutes choses égales d’ailleurs, les pays où l’on doit trouver le moins d’énergie et d’industrie, sont ceux où la chaleur excessive porte à l’indolence, où les besoins physiques, très-restreints par cette température, trouvent facilement à se satisfaire par l’abondance des denrées consommées » (L.N., p. 174).

[11] Pour soutenir sa thèse qu'il y a des littératures qui apparemment n'existent pas simplement parce que personne ne s'est donné la peine de les connaître, Grégoire fait recours à l'exemple de la littérature turque, mais encore une fois, on s'en aperçoit tout de suite en lisant le passage, il s'agit d'un choix discutable: «Lorsque en 1787, Toderini publia trois volumes sur la littérature des Turcs, beaucoup de personnes qui doutoient s'ils en avoient une, furent étonnées d'apprendre que Constantinople possède treize bibliothèques publiques. La surprise sera-t-elle moindre à l'annonce d'ouvrages composés par des Nègres et des Mulâtres?» (L.N., p. 188). Oui, la surprise est bien moindre car les Nègres et les Mulâtres n'ont pas, hélas! treize bibliothèques et la récolte dans leurs champs est beaucoup moins abondante.

[12] L.N., p. 190.

[13] L.N., p. 176.

[14] Poems on various subjects, religions and moral, by PHILLIS WHEATLEY, Negro Servant to Mr. John Wheatley, of Boston, in New England, A. Bell, London 1773. Le fait était si incroyable que dans la préface, soixante-dix bostoniens durent attester que l’auteur du recueil était vèritablement une jeune esclave noire.

[15] L.N., p. 247.

[16] L.N., p. 279. C'est moi qui souligne.

[17] Ou histoire générale, botanique, rurale et économique des végétaux indigènes des Antilles, et des exotiques qu'on est parvenu à y naturaliser, l'auteur, Paris 1808-1827, 4 voll.

[18] F.-R. DE TUSSAC, Cri des colons [...], Chez les marchands de nouveautés, à Paris 1810, p.1 (désormais Cri des colons). L'Avant-propos s'ouvre sur le même ton moqueur et méprisant: « Couchés nonchalamment sur les sombres bords de l'oubli, où nous essayons vainement, depuis bien des années, de noyer le triste souvenir de nos malheurs, nous contemplions avec surprise le nombre presque incalculable de productions éphémères dont ce fleuve étoit couvert, et qui livrés à la rapidité de son courant, arrivent dans peu de temps dans cette mer sans fond où elles s'engloutissent pour jamais. Une de ces productions peu éloignée du rivage, nous permit d'en lire le titre (de la Littérature des Nègres) .En notre qualité de colons, ce titre étoit de nature à piquer notre curiosité, nous fîmes donc tous nos efforts pour la retirer du fleuve et nous y réussîmes. Après la lecture de cet ouvrage qui excita notre juste indignation, nous mîmes en délibérations si nous rejetterions dans le fleuve cette compilation ridicule de calomnies invraisemblables [...]. Nous mettrons-nous en devoir de confondre l'auteur? La lutte ne seroit pas égale. M. de Lanjouinais nous apprend que nous avons affaire à un athlète vigoureux, habitué de longue main à manier les armes triomphantes de l'érudition la plus étonnante [...] » (p. 15-17).

[19] Cri des colons, p. 17.

[20] Cri des colons, pp. 18-19.

[21] Cri des colons, p. 303.



DOI: http://dx.doi.org/10.13128/Cromohs-15615



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