Cromohs 1997 - Volpilhac-Auger - Mon siege est fait ou la méthode historique dede l'Abbé de Vertot

Mon siege est fait ou la méthode historique dede l'Abbé de Vertot

C. Volpilhac-Auger [*]
C. Volpilhac-Auger, «Mon Siège est fait ou la méthode historique de l'Abbé de Vertot», Cromohs, 2 (1997): 1-14,
<URL: http://www.unifi.it/riviste/cromohs/2_97/volpil.html>.

La mauvaise réputation de l'abbé de Vertot tient essentiellement à une phrase («mon siège est fait») qu'il aurait opposée en 1726 à un informateur prêt à lui livrer des renseignements inédits sur le siège de Rhodes, dont les Turcs devaient s'emparer en 1522. Il travaillait à cet ouvrage dans le cadre de son Histoire de l'Ordre de Malte, alors presqu'achevée [1]. Cette phrase, passée depuis en proverbe, sert traditionnellement à caractériser les historiens du XVIIIe siècle, accusés (et ainsi pris sur le fait) de préférer les charmes de la narration à la stricte vérité, et semble résumer une attitude toute de désinvolture envers les sources les plus sûres. Le succès de Vertot serait donc dû au seul prestige de son œuvre d'écrivain, et illustrerait la faiblesse constitutive de l'histoire avant l'apparition des grands noms du XIXe siècle.
Or un tel jugement nous paraît sujet à caution: l'abbé de Vertot est un des auteurs les plus connus et les plus réputés du XVIIIe siècle, non seulement de son vivant (né en 1655, il meurt en 1735), mais bien au-delà, puisque ses œuvres sont très régulièrement et fréquemment rééditées jusqu'au milieu du XIXe siècle. Nommé en 1715 historiographe de l'Ordre de Malte (c'est à ce titre qu'il rédige l'Histoire que nous venons de mentionner), il est depuis 1705 membre de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres; il a la faveur du public, et la protection du clan Noailles.

Son Histoire des révolutions de la république romaine a retenu l'attention de lord Stanhope, secrétaire d'Etat, qui lui a communiqué son intérêt pour des recherches sur «la voie commune et régulière, dans les quatre ou cinq premiers siècles de la république, qui donnait entrée au sénat» romain - recherches dont les nations modernes pourraient s'inspirer [2]. D'autre part, quand il est cité, c'est rarement pour être critiqué. Il nous faudra revenir sur l'appréciation des contemporains, avant d'en venir à l'anecdote qui nous a servi de point de départ: en fait elle ne semble pas parfaitement certaine, et fait elle-même l'objet d'une tradition historiographique qui permet de jeter quelques doutes sur sa réalité et sur le sens qu'on peut lui donner. De plus l'œuvre de Vertot ne se restreint pas à la fameuse Histoire des révolutions de la république romaine, ou à l'Histoire des révolutions de Suède et du Portugal qui ont lancé la mode des «histoires par révolutions» [3]; elle doit aussi être examinée à travers les mémoires épars dans la collection de l'Académie des inscriptions, qui sont loin d'être univoques: Vertot peut être considéré comme un esprit capable de mener des démonstrations historiques rigoureuses et fécondes, aussi bien que comme un académicien de la «première génération», de ceux qui, amateurs de brillant plus que de recherches érudites, doivent plus leur désignation à leurs qualités mondaines qu'à leurs qualités proprement scientifiques. Il convient donc de s'interroger sur un auteur à propos duquel, trop souvent, notre siège est fait.   

DES LOUANGES ÉQUIVOQUES

Il est vrai que sa réputation, qui n'est pas douteuse, est ambiguë. Voltaire, que nous savons sensible à la critique des documents et des témoignages, le juge seulement comme un «historien agréable et élégant» [4]. La louange est plus forte chez Rousseau, qui oppose «nos historiens uniquement attentifs à briller [qui] ne songent qu'à faire des portraits fortement coloriés, et qui souvent ne représentent rien» [5], c'est-à-dire «Davila, Guicciardin, Strada, Solis, Machiavel, et quelquefois de Thou lui-même», à Vertot, «presque le seul qui savoit peindre sans faire de portraits» (ibid., note). Mais quand on sait que pour Rousseau, la critique n'est «qu'un art de conjecturer, l'art de choisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le mieux à la vérité» (ibid.), il est permis de penser que son appréciation renforce l'idée d'un Vertot plus soucieux d'art que d'exactitude, et pour qui la vérité est celle du romanesque: faire correspondre le récit à l'idée que s'en fait le lecteur. Et si Mayeul Chaudon, dans son Nouveau dictionnaire historique (Caen, 1779, t. VI) le regarde comme «notre Quinte-Curce» et lui reconnaît «l'art d'attacher le lecteur, et d'intéresser en faveur de ses personnages», c'est pour terminer son article sur une note moins favorable: «il manque presque toujours du côté des recherches».

Néanmoins, on peut corriger cette impression en examinant ceux qui se sont véritablement colletés aux sujets traités par notre abbé: ils n'ont souvent d'autre recours que de reprendre des passages plus ou moins longs de l'Histoire des révolutions de la république romaine, comme c'est le cas de l'Encyclopédie (par exemple à l'article «Rois de Rome», t. XIV, p. 326), ou de Rollin dans mainte page de son Histoire romaine (1738-1748, 10 vol.). Plus intéressant, le cas de Linguet, qui se veut volontiers iconoclaste, comme en témoigne son Histoire des révolutions de l'empire romain (1766) où il pourfend à plaisir les réputations les mieux établies, où il démonte les faits transmis par les plus constantes traditions, au nom d'un examen rigoureux des documents allégués comme preuves. Le titre même de son œuvre révèle que Linguet se place sous le patronage de Vertot; sa préface est explicite; voulant se borner «au simple récit des faits», il prend pour modèle l'Histoire des révolutions de la république romaine, «incontestablement un chef d'œuvre»:

On est fâché de lui voir finir son livre à l'anéantissement de la république, et le terminer par l'éloge d'un usurpateur [6].

Ce regret ne l'empêche de chercher à devenir le continuateur (modeste) de l'abbé de Vertot. Chez un auteur aussi peu suspect de conformisme que Linguet, pareille attitude intrigue, et nous incite à regarder de plus près une œuvre que nous n'aurons pas la prétention d'explorer en ces quelques pages, car elle est fort abondante, ainsi qu'en témoigne notre sommaire bibliographique (en annexe), mais dont nous pourrons tracer les grandes lignes.

UNE ANECDOTE SUSPECTE

Revenons à notre «scène primitive», cette réponse opposée à l'offre d'informations précieuses sur le siège de Rhodes [7]. Celle-ci, nous l'avons dit, se situerait en 1726 ( peu avant l'achèvement de son Histoire de Malte), en tout état de cause à une époque où Vertot est en pleine gloire. Mais quelle en est l'origine? Qui l'atteste ? Comment s'est-elle transmise? Le premier nom que nous trouvons est celui de D'Alembert. D'après ses Réflexions sur l'histoire (lues en séance publique à l'Académie française, le 19 janvier 1761), Vertot refuse d'attendre des mémoires sur «un siège»:

Il écrivit l'histoire du siège, moitié d'après le peu qu'il en savait, moitié d'après son imagination; et par malheur les détails qu'il en donne sont pour le moins aussi intéressants que s'ils étaient vrais; les mémoires arrivèrent enfin; j'en suis fâché, dit-il, mais mon siège est fait. C'est ainsi qu'on écrit l'histoire, et la postérité croit être instruite. (p. 5)

teste l'anecdote (qui n'a selon lui «nulle vraisemblance», puisque Vertot disposait des documents suffisants avec ce que lui offrait l'histoire de Malte de Bosio) en reprenant les termes mêmes de D'Alembert, signe qu'il n'a pas d'autre source [8]. A quelques détails près, c'est aussi la version que retient la Biographie Michaud (article «Vertot», 1827), sous la plume de Barante: «Ainsi il avait bien pu répondre à ceux qui lui offraient des documents curieux sur le siège de Rhodes [...]». Notons tout de même une différence : chez D'Alembert, Vertot refuse une documentation nécessaire, chez Barante, il ne s'agit que d'une documentation supplémentaire - mais ce ne sont que des variations sur le même thème. Tel est le premier témoignage que nous ayons trouvé, et qui semble d'importance; nous n'excluons pas qu'il en existe d'antérieurs [9] - d'ailleurs susceptibles de remettre en cause une partie de nos affirmations, ou plutôt de nos doutes.

Mais ce qui nous incite le plus à remettre en cause cette tradition, c'est la version que nous trouvons dans une édition tardive de l'Histoire de Malte (1842, Lyon, Paris, Périsse, éd. de Bussy). L'anecdote se rapporterait au siège de Candie (1670), et non au siège de Rhodes (1522). Le point est d'importance, car il s'agirait alors d'un fait d'histoire relativement récent (cinquante ans), pour lequel les intérêts sont loin d'être éteints et négligeables:  

Il se voyait sans cesse assailli par les demandes importunes d'un grand nombre de familles qui toutes aspiraient à avoir des aïeux illustrés par la gloire des armes [...] Fidèle à la vérité qu'il ne voulait pas blesser, et à la politesse dont il ne voulait pas violer les règles, l'historien éconduisait tous ces solliciteurs [...] à l'aide d'une réponse qui leur permettait de croire que si l'auteur refusait d'insérer les noms de leurs ancêtres parmi ceux que l'histoire transmet à la postérité, ce n'était que pour ne point revoir un travail depuis longtemps terminé: «mon siège est fait», disait-il à tous; et comme l'illustre famille de Choiseul, qui gouvernait alors la France, vint aussi, elle, lui faire une demande que le respect dû à la vérité ne lui permettait pas d'accorder, il crut pouvoir se tirer d'embarras à l'aide de sa phrase accoutumée, et cependant cette fois on tourna contre lui ses propres armes. Irrité de ce que l'histoire ne sût pas se plier à ses volontés, le ministre alors tout-puissant accrédit a la parole de Vertot en un sens tout différent [...] et publia qu'ayant voulu lui communiquer des renseignements importants sur le siège de Candie, celui-ci les avait refusés pour ne point faire de changements à une histoire qu'il avait écrite d'avance d'une manière tout-à-fait contraire à la vérité. (préface, p. XXVII-XXVIII)  

Vertot serait donc un martyr de la vérité (et de la courtoisie), qui aurait préféré sacrifier sa réputation aux intérêts de l'histoire, et de surcroît victime d'un «ministre tout-puissant», qui avait cherché par ce mot à le faire passer pour un faussaire, bien plus que pour un historien désinvolte. S'il est difficile de tenir pour assurée cette interprétation (on rappellera qu'elle figure dans une préface à l'ouvrage de Vertot), il n'en reste pas moins qu'on ne saurait s'en tenir à celle qui est reçue traditionnellement, d'autant plus qu'elle paraît confirmée partiellement dans une note de l'article de la Biographie Michaud cité plus haut, reproduisant un jugement de Renouard (Catalogue d'un amateur, t. 4, p. 40):  

 Un vieillard très-instruit m'a assuré que Vertot, voulant se soustraire à la nécessité de faire usage de mémoires desquels il n'était pas sûr, se tira d'affaire par une plaisanterie. [10]

Nous nous en tiendrons donc à une conclusion prudente: non liquet...

UNE ŒUVRE HISTORIQUE ADMIRÉE ET CONTESTABLE

Mieux vaut de toute manière sonder son œuvre historique et en examiner les mérites et les défauts, et expliquer pourquoi Vertot a été, non seulement un auteur à succès, mais un historien apprécié par un «contestataire» tel que Linguet. L'Histoire des révolutions de la république romaine (1719) peut décevoir: elle procède d'une lecture simplificatrice de l'histoire romaine, réduite à l'affrontement d'une noblesse (récente) et de la plèbe; Lenglet-Dufresnoy en livre une clé [11]:

On y développe d'une manière si sensible le caractère inconscient et tumultueux du gouvernement populaire qu'il n'y a point d'homme sage après cette lecture qui ne préférât le plus mauvais gouvernement monarchique à celui de la république la mieux réglée. [...] M. l'abbé de Vertot, né sous un gouvernement monarchique, a fait sentir indirectement l'avantage de celui-ci au-dessus du gouvernement populaire.

Mais on n'y trouve aucune idéalisation de la Rome royale; le refus de toute anecdote à propos de la fondation de Rome et de Romulus est patent: il témoigne d'une volonté de démythification, qu'il faut rapporter, il est vrai, aux artifices de la rhétorique, car il s'agit de montrer à quel point de grandeur parvient un peuple de brigands. Par contre Vertot développe beaucoup l'histoire de Virginie et d'Appius Claudius, épisode fameux qui est à l'origine de l'expulsion des décemvirs, tout à fait révélateur (comme celui de Lucrèce, ou celui du soldat tombé en esclavage pour dettes) de la maniàre dont on peut déterminer le peuple à agir [12].

L'ouvrage, quoi qu'on ait pu en dire, n'est pas dépourvu de vues d'ensemble: l'idée-force de Vertot est que la décadence de Rome est due au luxe (Discours préliminaire): la république a basculé tout d'un coup dans la décadence, elle a perdu sa liberté en même temps que sa frugalité. Pompée n'est pas le défenseur de la légalité et de la puissance sénatoriale, il est le représ entant de cet amour de la volupté. La pauvreté est évidemment désignée comme une vertu - on ne s'étendra pas sur les présupposés moraux de cette conception.
On ne s'attardera pas davantage sur la notion de révolution, qui a fait l'objet d'études précises de la part de J. M. Goulemot. En tout état de cause, s'il est certain que Vertot, à la suite du P. d'Orléans et de son Histoire des révolutions d'Angleterre, a joué un rôle dans la diffusion du terme, constamment utilisé dans le titre de ses ouvrages, il est assez clair à partir de là que c'est toute une conception historiographique qui s'est affirmée; mais celle-ci est un «projet impossible» (Goulemot, p. 217), dont la consistance voire même l'existence restent problématiques tant est vaste ou floue la notion de «révolution» (id., p. 210 sv.), et tant s'impose l'évidence qu'il est un point d'aboutissement à toutes ces révolutions, en fonction duquel elles s'ordonnent et se complètent: l'absolutisme [13].

UN ACADÉMICIEN TROP CONNU MAIS MÉCONNU

Nous préférerons en fait aborder des textes plus confidentiels, ceux des mémoires académiques [14]. Vertot s'y livre à l'étude de points précis de l'histoire de France qui, à première vue, semblent répondre à des intentions analogues à celles qu'énonçait Lenglet-Dufresnoy à propos de l'histoire de la Rome antique: la défense de l'ordre monarchique préside manifestement au «mémoire sur le roi d'Yvetot», dans lequel Vertot démontre que ce titre est une pure usurpation, fondée sur une légende; le seigneur d'Yvetot doit soumission pleine et entière au roi de France. Tel est le sens du Traité de la mouvance de Bretagne, issu de discussions qui s'élevèrent à l'Académie, ainsi commentées dans la Biographie Michaud:

La querelle s'anima. D'autres écrivains y prirent part: les Bretons répliquèrent [15] . L'abbé de Vertot porta, dans cette question, sa vivacité ordinaire. C'était à ses yeux comme une rébellion de la Bretagne; d'autant qu'il s'y éleva, à cette époque, et cela n'était pas rare, quelques troubles contre des agents royaux. De tout cela résulta, plusieurs années après, une Histoire complète de l'établissement des Bretons dans les Gaules [1720] [...] l'abbé de Vertot, contre tous les témoignages et toutes les apparences, a voulu établir l'union de la Bretagne avec la France sous la première race; mais alors le livre parut à l'Académie des inscriptions ne rien laisser à désirer; et les Bretons passèrent pour bien et dûment convaincus d'avoir été de tout temps sous la souveraineté du roi de France.

Il en est de même dans une «dissertation au sujet de nos derniers rois de la première race, auxquels un grand nombre d'historiens ont donné injustement le titre odieux de fainéans et d'insensés» (lu entre 1711 et 1717).

En fait, il s'agit moins d'une défense de ces rois que d'une attaque contre des historiens paresseux (et leur public complaisant, comme le Boileau du Lutrin [16]), qui reprennent aveuglément une légende inspirée par les rois suivants, soucieux d'asseoir leur légitimité. Vertot établit que les chroniqueurs à l'origine de cette légende sont les biographes de Charlemagne, le Moine d'Angoulême et Eginhard, à la solde du nouveau roi des Francs dont le père avait détrôné les Mérovingiens; il démonte le mécanisme de propagande dont les Carolingiens ont usé «pour diminuer ce qu'une pareille entreprise [contre les Mérovingiens] pouvait avoir d'odieux». Ainsi le projet de défense de la monarchie française (qui a certainement existé dans l'esprit de Vertot à l'origine) se mue en réflexion sur la démarche de l'historien.
Encore plus intéressant, un «mémoire sur la Sainte-Ampoule» (entre 1711 et 1717) dont la progression est curieuse; Vertot accumule les raisons de douter du miracle dont aurait bénéficié Clovis à son baptême, et d'abord les preuves négatives (nul n'a parlé de ce miracle avant Hincmar, qui écrit 360 ans après) - mais il convient que les preuves négatives ne tiennent pas quand il s'agit de faits aussi connus. Il invoque surtout les doutes suscités par la «méthode» d'Hincmar, qui mêle constamment le réel et le fabuleux, et n'est donc un historien très crédible. Mais il conclut ainsi:  

Je ne me suis attaché à rapporter ces différents traits de l'histoire de Hincmar que pour faire sentir combien ce prélat a eu de tort de mêler tant de prodiges, de faits supposés et de petits contes avec un miracle aussi éclatant que celui de la Sainte-Ampoule, dont la notoriété publique, avant ce prélat et indépendamment de son histoire, était consacrée par une suite de plusieurs siècles, et par une espèce de consentement général de toutes les nations.  

Vertot fournit les éléments d'une critique sans oser en tirer les conclusions. Prudence ? Incapacité à penser la mise en doute des origines mythiques de la monarchie, à remettre en cause l'union sacrée de la monarchie, de l'Eglise et de la Fable? On ne tranchera pas ici - mais on remarquera que Voltaire, dans l'Essai sur les mœurs, saura tirer de cette démonstration les conclusions qui s'imposent.
Autre point délicat: l'affaire de l'origine des Francs - que Vertot situe en Germanie, en comparant systématiquement Tacite et Grégoire de Tours. L'originalité de Vertot, qui substitue aux explications historiques traditionnelles une méthode comparatiste fondée sur la mise en parallèle de traits culturels communs aux Germains et aux Francs, a été signalée par A. Devyver, comme ayant «posé les bases de l'anthropologie culturelle» [17]. On sait qu'à ce propos, Vertot avait reproché à Fréret d'avoir pillé ses proches recherches et l'aurait dénoncé aux autorités, ce qui aurait entraîné l'embastillement de Fréret en 1714-1715 [18]. Or le seul point commun entre les deux auteurs [19] est le refus de faire remonter l'origine des Francs ailleurs qu'en Germanie (en quoi Vertot et Fréret s'opposent à tous les historiens précédents, jusqu'à Leibniz, qui les fait venir de la Baltique, et le P. Lacarry, qui les fait venir de la région de Perpignan). D'autre part celui des deux qui expose des idées susceptibles de déplaire au pouvoir monarchique, c'est Vertot, qui avance, une dizaine d'années avant les publications dites «germanistes» de Boulainvilliers, quelques affirmations dangereuses: le pouvoir du roi est limité à l'origine par l'assemblée de la nation; le pouvoir des armées revient au maire du palais, nommé par le peuple. Encore ne faut-il rien exagérer: ces idées sont «tombées en fait dans le domaine public depuis longtemps» (Devyver, p. 323).

Toujours est-il que quand la querelle sera devenue publique et verra s'affronter «romanistes» et «germanistes», on préférera éviter d'attaquer Vertot, et c'est Boulainvilliers, devenu la bête noire des partisans de la monarchie absolue, qui prendra tous les coups [20]. L'affaire reste donc obscure - on en retiendra que Vertot a inauguré une démarche épistémologique neuve et a fait preuve d'une certaine rigueur scientifique, tout en se gardant bien, encore une fois, de tirer des conclusions définitives qui pourraient mettre en danger la monarchie absolutiste [21].

Nous conclurons de ce rapide exposé, sinon qu'il faut réhabiliter l'abbé de Vertot, du moins qu'il ne faut pas lire de manière simplificatrice certains auteurs dits «secondaires»; à leur manière, ils sont aussi des «esprits des Lumières»: c'est-à-dire qu'ils posent les bonnes questions - tout en étant incapables d'y répondre, ou plutôt de tirer toutes les conséquences de leurs réponses. Vertot n'est pas un auteur négligeable, ni méprisable; il incarne particulièrement bien, dans le premier tiers du siècle, les contradictions et les difficultés de la réflexion historique, prise entre les intérêts immédiats qui l'ont suscitée et les exigences qui lui sont propres. De Boulainvilliers à Dubos, auteurs autrement plus étudiés que Vertot et infiniment moins lus en leur temps, on était certainement beaucoup moins soucieux d'une véritable critique historique, et on ouvrait des perspectives qui n'étaient pas forcément plus vastes que celles que nous avons envisagées ici. A ce titre, Vertot mérite certainement d'être étudié de plus près.

Nous constaterons aussi que s'il y a bien lieu de distinguer «historiens» et «érudits» (Vertot relevant sans équivoque de la première catégorie), cette dichotomie traditionnelle entraîne la conséquence fâcheuse que tout historien est frappé de suspicion, l'Académie des inscriptions étant le lieu même du malentendu, surtout en ses premières années d'existence [22]. Vertot, qui assiste assidûment aux séances, qui multiplie les interventions, qui lit 17 mémoires en quinze ans (jusqu'à sa soixante-cinquième année ), est un académicien modèle. Capable de s'intéresser aux «monuments» (alors que l'Académie n'est pas précisément portée sur l'archéologie, ce qui est une de ses faiblesses notoires au XVIIIe siècle), comme au «caractère d'Auguste» ou aux «harangues des historiens grecs et latins» (deux points d'histoire à propos desquels il ne juge pas utile pas de donner un texte à l'impression, l'Académie devant se contenter d'un résumé dû au secrétaire perpétuel), il réserve ses forces aux questions apparemment «techniques», pour lesquelles l'érudition est requise, mais dont les implications sont immenses: la loi salique, le sacre des rois de France, l'origine des Francs, la «constitution» primitive du royaume, héréditaire ou électif... tous points pour lesquels il manquait des outils nécessaires, mais dont il a bien senti qu'ils devaient être éclaircis [23]. Il s'est placé au point d'intersection de l'histoire et de l'érudition, sans être capable d'assurer les fondements qu'il jugeait lui-même nécessaires. Défaite de l'érudition? Défaut de lumières, au temps des Lumières balbutiantes? Retenons plutôt l'effort de la raison, quand la synthèse de l'histoire et de l'érudition est encore impossible, quand la première règne triomphante parmi les Belles-Lettres et que la seconde en est encore à chercher les moyens de se renouveler. Vertot a cru qu'il pouvait être historien et érudit; ne lui tenons pas rigueur d'un échec finalement si fructueux.

[*] Université Stendhal, Grenoble 3 [B]

[1] Histoire de l'Ordre de Malte, ou Histoire des chevaliers hospitaliers de St-Jean de Jérusalem, appelés depuis chevaliers de Rhodes, 1726. Voir en annexe notre sommaire bibliographique [**]. [B]

[2] Nous remercions M. Claude Nicolet d'avoir attiré notre attention sur ce point. [B]

[3] Subie par son auteur même: l'Histoire de la conjuration du Portugal (1689) devient Histoire des révolutions du Portugal à partir de 1711, grâce au succès de l'Histoire des révolutions de Suède (1695), et au prix de menues additions. [B]

[4] Catalogue de la plupart des écrivains français qui ont paru dans le siècle de Louis XIV, pour servir à l'histoire littéraire de ce temps, in Le siècle de Louis XIV; Voltaire, Œuvres historiques, Paris, Gallimard (Pléiade), 1957, p. 1213. On cite parfois une lettre (au Mercure de France, du juin 1731, Besterman D 415) dans laquelle Voltaire fait une allusion flatteuse à une excellente histoire, «qui se lit avec plus de plaisir que Philippes de Comines; il est vrai qu'on n'ose l'avouer tout haut, parce que l'auteur est encore vivant»; d'après Beuchot (LI, 228 n.), il s'agit de Vertot; Besterman récuse cette identification, sous prétexte que celui-ci était mort une quinzaine de jours auparavant; or Vertot meurt en 1735, ce qui renforcerait l'identification. Mais le Voltaire de 1731 est-il aussi sensible que l'auteur de l'article Certitude de l'Encyclopédie (1752) ou de l'Essai sur les mœurs (1756) ou de La Philosophie de l'histoire (1765) à la question des preuves historiques? Il parle en fait d'ouvrages agréables à lire. On ne saurait donc véritablement tirer argument de cette lettre. [B]

[5] Emile, IV, in J.J. Rousseau, Œuvres complètes, t. IV, Paris, Gallimard (Pléiade), 1969, p. 528. [B]

[6] Préface (édition de 1777, t. I, p. XI). [B]

[7] Autre anecdote canonique: celle du P. Daniel passant une heure dans la Bibliothèque du Roi pour en consulter les 1200 manuscrits. [B]

[8] Nouvelle bibliothèque d'un homme de goût, 1808, t. III, p. 251-252. [B]

[9] L'intérêt de la diffusion électronique de cet article pourrait être de permettre l'enrichissement sur ce point de notre documentation et de notre réflexion, si quelque lecteur pouvait nous fournir une attestation antérieure ou différente de cette anecdote. [B]

[10] Un autre passage du même ouvrage signale son indépendance d'esprit, dans les ajouts qui firent de l'Histoire de la conjuration du Portugal l'Histoire des révolutions du Portugal: «Cette suite, où l'auteur rapporta des événements tout récents, est écrite sur un ton de grande sincérité, sans précaution ni ménagement pour un prince contemporain.» [B]

[11] Méthode pour étudier l'histoire, nlle éd., 1735, 9 vol., t. 3, p. 215. [B]

[12] J.M Goulemot a souligné la nouveauté de cette présence du peuple dans l'historiographie: «à une image abstraite, sans contenu réel, à ce peuple plus ombre que réalité, succède [avec Vertot] une représentation dont on peut critiquer la schématisation et les insuffisances, mais qui dévoile un instant une face cachée du discours sur l'histoire» (Discours, histoire et révolutions, Paris, UGE, 1973, p. 208; voir notamment les pages 201 et suivantes).

Remarquons au passage que les épisodes les plus développés dont nous avons parlé sont de ceux sur lesquels Montesquieu revient plus ou moins longuement, et en tout cas en plusieurs occasions, dans L'Esprit des lois; elles lui servent de point de départ à une réflexion sur l'importance déterminante de certaines scènes, particulièrement spectaculaires ou choquantes et propres à émouvoir le peuple. Il n'est pas invraisemblable de croire que Montesquieu (qui possédait l'ouvrage de Vertot dans sa bibliothèque de La Brède, no 2886, 1720, 2e éd.) ait pu trouver là les images qui l'ont frappé, et qu'il retient parce qu'elles ont frappé le peuple. Signe que l'histoire «narrative» pourrait ne pas être étrangère à la réflexion historico-politique. [B]

[13] Voir par exemple (Goulemot, p. 201 sv.) l'analyse qui est faite de l'Histoire des révolutions de Suède, comme fondation de la monarchie devenant progressivement monarchie absolue. [B]

[14] Notre sommaire bibliographique (en annexe) en fournit la liste par ordre chronologique (celui-ci restant parfois flou). Plusieurs mémoires ont été reproduits par C. Leber, Collection des meilleurs dissertations, notices et traités particuliers relatifs à l'histoire de France, Paris, 1838. [B]

[15] Il s'agit de la Réponse de dom Lobineau (1712) au Traité de la mouvance de Bretagne. [B]

[16] «Hélas ! qu'est devenu ce temps, cet heureux temps/ où les rois s'honoraient du nom de fainéans/ S'endormaient sur le trône, et me servant sans honte/ Laissaient leur sceptre aux mains ou d'un maire ou d'un comte ?» [B]

[17] Le sang épuré, Bruxelles, 1973, p. 319. C'est cette tendance qu'on observe également chez de Brosses (Du culte des dieux fétiches) ou Lafitau (Des mœurs des sauvages amériquains). [B]

[18] Voir les différentes pièces du dossier dans le rapport dressé par Walckenaer dans les Mémoires de l'Institut de France (t. XVI, 1, 1850, p. 253-330); cf. également B. Barret-Kriegel, Jean Mabillon, Paris, PUF, 1988, p. 168 sv. et Ch. Grell et C. Volpilhac-Auger, Nicolas Fréret, légende et vérité, Oxford, Voltaire Foundation, 1994. Il est vraisemblable que les sympathies jansénistes de Fréret n'ont pas été étrangères à son incarcération. [B]

[19] Qui, remarquons-le au passage, sont tous les deux des protégés du «clan Noailles»: Vertot a travaillé aux Ambassades de MM. de Noailles en Angleterre (publication posthume, 1763), et Fréret fera office de précepteur chez les Noailles en 1720-1721. Selon Walcknaer, c'est sans doute à ses liens avec les Noailles, fort mal en cour en 1714, que Fréret devrait son embastillement. Il est évident qu'on pouvait s'attaquer plus facilement à un jeune homme d'origine bourgeoise, alors inconnu, qu'à un notable de la république des lettres, ecclésiastique de surcroît. [B]

[20] Voir C. Volpilhac-Auger, Tacite en France de Montesquieu à Chateaubriand, Oxford, 1993, Appendice: «Vertot ou Boulainvilliers?», p. 561-563. [B]

[21] Complétons le tableau en signalant que l'ouvrage posthume Origine de la grandeur de la Cour de Rome et de la nomination aux évêchés et aux abbayes de France (posthume, 1737; sans doute un travail de commande, selon la Biographie Michaud), constitue une défense du pouvoir du roi de France contre les prétentions pontificales. [B]

[22] Si l'on envisage l'Académie après le renouvellement de 1701, bien entendu. [B]

[23] Ajoutons que l'intense activité de Fréret, entre 1725 et 1750, en renouvelant les méthodes et les résultats, contribuera beaucoup à rejeter dans l'ombre les travaux de Vertot. [B]


 

[**] Sommaire bibliographique[B]

I Sommaire chronologique d'une bibliographie de l'abbé de Vertot, d'après le Catalogue de la Bibliothèque Nationale (janvier 1970)

1689 Histoire des révolutions du Portugal (1ère éd. 1689, sous le titre d'Histoire de la conjuration du Portugal); 33 éditions sans interruption jusqu'en 1859, et une trad. en Espagne (Paris, Parmantier, 1825).

1695 Histoire des révolutions de Suède; 33 éd. jusqu'en 1856.

Histoire des révolutions de Suède et Histoire des révolutions du Portugal, 5 éditions au XIXe siècle (1819-1846).

1710 Traité historique de la mouvance de la Bretagne, anonyme.

1719 Histoire des révolutions arrivées dans la république romaine ; 16 éditions jusqu'en 1796; une douzaine d'éditions au XIXe siècle, à partir de 1812 jusqu'en 1844 (l'ouvrage étant devenu d'usage scolaire, le Catalogue de la Bibliothèque Nationale ne peut rendre compte de toutes les éditions, qu'il faut considérer comme beaucoup plus nombreuses). Des traductions en italien (Roma, P. Giunchi, 1785), en espagnol ( Paris, Parmantier, 1825), en russe (Saint-Pétersbourg, Académie impériale des sciences, 1771).
A partir de la deuxième édition (1720), on trouve souvent à la fin de l'ouvrage un Mémoire envoyé d'Angleterre par Mylord Stanhope [sur la composition du sénat romain] et la Réponse [de Vertot] à ce mémoire.

1720 Histoire critique de l'établissement des Bretons dans les Gaules et de leur dépendance des rois de France et des ducs de Normandie [réplique à la Réponse de dom Lobineau (1712) au Traité historique de la mouvance de la Bretagne

1726 Histoire de l'Ordre de Malte ou Histoire des chevaliers hospitaliers de St-Jean de Jérusalem, appelés depuis les chevaliers de Rhodes (à la demande de l'Ordre); en 1727, on en est à la 3e édition; 12 éditions jusqu'en 1780; puis à partir de 1839, 4 éditions, dont 3 «à l'usage de la jeunesse».
Plusieurs éditions «abrégées», de 1837 à 1885 («14e édition»). Une traduction en anglais (London, 1728).

1737Origine de la grandeur de la Cour de Rome et de la nomination aux évêchés et aux abbayes de France, posthume

1763 Ambassades de MM. [Antoine et François] de Noailles en Angleterre, rédigées par l'abbé de Vertot (publié par Cl. Villaret, d'après Barbier).

1819 Œuvres choisies, 12 vol. in-8¡, Paris, L. Janet.

1830 Œuvres de l'abbé de Vertot, 3 vol. in-12, Paris, Lequien et fils (en fait, Révolutions de la république romaine).

1844 Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (Révolutions de la république romaine, Révolutions de Suède et du Portugal, Dissertations historiques)

II Bibliographie académique de l'abbé de Vertot, d'après Rozière et Chatel, Table générale et méthodique des mémoires contenus dans les recueils de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, Paris, Auguste Durand, 1856.

H.: Histoire de l'Académie des Inscriptions (résumés de lectures dont le texte original n'a pas été conservé)

M.: Mémoires de l'Académie des Inscriptions (reproduction des textes tels qu'ils ont été livrés à l'impression par l'auteur)

«Sur l'époque de la monarchie française», 1705. H. I, 1717, p. 299-301.

Dissertations sur l'origine des lois saliques et si c'est précisément en vertu de l'article LXII, § 6, que les filles de nos rois sont exclues de la succession à la couronne, [entre 1701 et 1711] M. II, 1717, p. 651-668.

«Apologie pour cette partie des ouvrages de Frédégaire qui concerne l'histoire de France», 1708. H. I, 1717, p. 302-308.

«De la signification du mot regnum dans quelques historiens du Bas-Empire, surtout dans ceux qui ont écrit de la monarchie française», 1709. H. I, 1717, p. 162-168. Dissertation au sujet de la sainte Ampoule conservée à Rheims pour le sacre de nos rois, [entre 1701 et 1711] M. II, 1717, p. 669-683.

Dissertation dans laquelle on tâche de démêler la véritable origine des Français par un parallèle de leurs mœurs avec celles des anciens Germains, [entre 1701 et 1711] M. II, 1717, p. 611-650.

Dissertation sur l'ancienne forme des serments usités parmi les Français, [entre 1701 et 1711] M. II, 1717, p. 720-727.

Remarques sur quelques monuments antiques trouvés dans les murs de l'église cathédrale de Paris, avec quelques réflexions sur le fondateur de cette église, par MM. Baudelot, Moreau de Mautour et l'abbé de Vertot, 1711. H. III, 1723, p. 242-246.

«De la différence des cuirasses et des cotes d'armes», 1711. H. III, 1723, p. 271-274.

Sur un monument trouvé dans l'abbaye de Fécamp (avec une planche), 1711. H. III, 1723, p. 276-279.

«De l'usage des harangues chez les historiens grecs et latins», 1713. H. III, 1723, p. 89-91.

«Du dieu Irminsul, adoré chez les anciens Saxons», 1715. H. III, 1723, p. 88-90.

Dissertation dans laquelle on examine si le royaume de France, depuis l'établissement de la monarchie, a été un état héréditaire ou un état électif, 27 juillet 1717. M. IV, 1723, p.672-704.

Dissertation au sujet de nos derniers rois de la première race, auxquels un grand nombre d'historiens ont donné injustement le titre odieux de fainéants et d'insensés, [entre 1711 et 1717] M. IV, 1723, p. 704-728.

Dissertation sur l'origine du royaume d'Yvetot, [entre 1711 et 1717] M. IV, 1723, p. 728-743.

«Caractère d'Auguste, avec la comparaison entre Agrippa et Mécénas, ministres de ce prince», 1718. H. V, 1726, p. 235-241.

Dissertation sur l'établissement des lois somptuaires parmi les Français, 1720. M. VI, 1729, p. 727-738.



DOI: http://dx.doi.org/10.13128/Cromohs-15754



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